Just the two of us…

Depuis quelques années, nous avions souvent cette conversation : les enfants sont grands, Coralie va bientôt elle aussi faire des études, nous allons nous retrouver tous les deux, pour la première fois depuis plus de vingt ans… Tu te rappelles, chéri, tous les plans que nous avions faits ? Nous allons voyager – on trouvera bien des sous quelque part. Nous allons transformer la maison pour pouvoir faire chambre d’hôtes – ça nous fera du bien de recevoir des gens. Nous allons acheter un camping car – ce sera chouette de pouvoir partir le week-end, en se laissant juste guider par les petites routes sympathiques. Ce sera chouette, quand nous serons tous les deux, toi et moi. Nous pourrons accomplir ce voyage de noces que nous n’avons jamais eu le temps de faire, puisque futur Antoine a tenu à réserver sa place juste après notre mariage. Nous pourrons visiter les pays que nous rêvons de voir. Ou pourquoi pas le même périple que les deux geeks de Paul, parce que, hein, c’est ça qui nous intéresse, si on va aux States. Nous pourrions aussi retourner à la Réunion, sur les traces de notre rencontre. Quand nous serons tous les deux. Juste toi et moi. Juste the two of us.

Sauf que… sauf que ce ne sera jamais nous deux, mon amour. Jamais. Quand les enfants seront partis, ce sera juste moi. Je suis terrifiée à l’idée de la solitude à venir. Terrifiée, aussi, que les enfants puissent se sentir obligés de se sacrifier pour moi. Tu les connais. Après tout, il n’y a pas beaucoup de parents à avoir été convoqués par le collège parce que leurs gamins les aimaient trop, et que c’était louche, qu’ils ne nous critiquent jamais. Déjà, là, Antoine n’a pas passé un seul jour en dehors de la maison, pendant ces vacances, pas plus que Coralie, alors que nous ne pouvons rien faire, que nous n’allons nulle part, que nous avons eu trois visites en tout et pour tout. Et je sais que Romain aurait fait pareil, s’il n’y avait pas eu son boulot à la SPREV.J’ai demandé x fois à Antoine s’il voulait que je l’emmène quelque part, pour aller voir ses anciens copains rennais, par exemple, qui sont dispersés un peu partout, mais non, « ce n’est pas pratique » ou « c’est trop compliqué ». Ils m’ont permis de ne pas être seule cet été, mais cela ne durera pas – il ne faut pas que ça dure.

Trois visites seulement… Autant pour ton « je ne m’inquiète pas : si ça se termine mal, tu verras plein de gfens, tu ne seras pas seule ». Tu cherchais à te rassurer, mon amour, pas vrai ? Tu sais que je ne vais pas spontanément vers les gens, que j’ai toujours peur de gêner, que je trouve toujours une raison, au dernier moment, pour me défiler quand on m’invite quelque part. On s’en fout, on n’y va pas, on n’a qu’à s’cacher sous les draps… Souvent, les gens ont du mal à le croire, parce que j’ai toujours été très présente sur les espaces communautaires, et ce bien avant les réseaux sociaux : usenet, irc, les forums… Parce que je parle aisément en public, aussi, que je donne l’illusion d’une totale confiance en moi. S’ils savaient comme je suis dévorée de timidité, comme je suis persuadée de mon absence totale d’intérêt – et toujours aussi surprise de le capter si facilement. Mais toi, tu me connais mieux que ça. Tu savais les dégâts que cela avait fait dans ma vie, mon incapacité à garder des relations suivies avec quelque ami que ce soit, à part sur le net, évidemment – parce que tout est plus facile, par écrit, à distance.

Cela ne m’a jamais manqué. Pourquoi cela m’aurait-il manqué ? Je suis comme ça, incapable d’attachement profond autre qu’exclusif et si possible épistolaire et plus ou moins virtuel. Avant de te connaître, j’avais Jean-Luc, mon meilleur ami, mon mentor, dont j’étais secrètement (?) amoureuse depuis la 4ème, quand j’ai cessé de détester ce prof de français pas comme les autres pour commencer à le vénérer. Je lui ai écrit deux lettres par mois durant toutes mes années de lycée et d’études, c’était mon témoin à notre mariage, on a vécu un temps chez lui durant notre déménagement de Pornic à Bouguenais. Et puis j’ai cessé toute relation, comme ça, parce qu’il y avait toi et que lui s’estompait – en me disant juste : parfait, je le débarrasse du fardeau. Pendant nos années ensemble, il y a eu Tatiana, et Daniel Riche. Des confidents, des amis très proches parce que lointains, et épistolaires. Tous les deux emportés par le crabe. Après eux, rien. Un peu Roland, mais de manière plus distante. Parce que même si c’est irrationnel, même si c’est absurde, quand tu vois tes potes mourir avant l’âge les uns après les autres, tu ne peux te défaire de l’idée que tu portes la poisse et que tu dois éviter toute proximité. Tu sais quoi ? Cela ne s’est pas arrangé, avec ta mort.

Nous avions des amis, bien sûr, nos fidèles compagnons de la Saint-Sylvestre. Ils doivent se demander pourquoi je ne les évoque pas, ingrate que je suis. Mais ce sont nos amis, et ils avaient bien plus de points communs avec toi qu’avec moi. Combien de fois j’ai fait semblant de comprendre quand vous parliez de vos trucs de dinos ? Je les adore, mais sans toi près de moi, je ne sais pas trop de quoi leur parler, tu sais ? Je dois lutter contre la certitude que je les ennuie, que c’est toi qu’ils voudraient voir. J’ai une foule de copains, de gens qui se soucient de moi. Mais j’ai toujours pris soin de conserver des distances, de ne jamais trop passer du virtuel au réel. Ou de faire en sorte de couper les ponts ensuite, si les choses devenaient trop réelles – c’est arrivé une fois, avec les effets catastrophiques que tu sais. Les relations interpersonnelles ne m’ont jamais réussie, j’ai bien trop de fissures et de boucliers pour ça. La preuve : malgré tous les collègues que j’adorais aux Bourdonnières et dont beaucoup sont venus à la cérémonie, je n’ai pas gardé le contact avec un seul. Pas plus que je n’ai gardé le contact avec mes amis d’enfance, ou mes copains de prépa, ou… Mon passé s’efface à mesure que j’avance, comme s’il n’avait été qu’un chapitre de roman. Je suis terrifiée en voyant que cela commence déjà, pour toi. Ai-je vraiment vécu cette relation intense et compliquée ? Est-ce ta mort, ou notre vie, qui a le plus d’irréalité ? Cela me terrifie, tu sais, que tu puisses t’effacer.

Non, cela ne m’a pas manqué, ces relations d’amitié qu’ont la plupart des gens. Cela me manquait, avant toi. Terriblement. Mais tout a changé quand tu es entré dans ma vie, en passant subrepticement par les fissures de mes boucliers. Avec toi, j’avais une main dans la mienne, une épaule où poser ma tête, une présence permanente. Jamais plus d’une demi-journée sans au moins parler par SMS. Et puis tu m’as fait découvrir Internet, tu m’as donné la possibilité des contacts proches à distance – exactement ce qu’il me fallait. Un espace de dialogue où je n’avais pas à gérer ma présence physique, ma timidité maladive, où je pouvais avoir l’audace intellectuelle et cet attachement émotionnel si particulier de la relation épistolaire, de l’amitié over IP. Comme tu le disais souvent sous ton nom d’avatar, le virtuel, c’est réel – ce n’est juste pas physique. L’idéal, somme toute, aussi bien pour moi que pour toi. Je regrette que nous ne l’ayons pas davantage exploré ensemble. Mais sans doute cela aurait-il fait trop.

Cela ne m’a pas manqué, non. Pas depuis toi. Mais maintenant, chéri, maintenant, après toi, cela me terrifie. Cette solitude que cela me promet. Cette replongée dans le monde de cauchemar qu’était l’avant toi. Sans doute pas pour les raisons que certains peuvent imaginer : je n’ai strictement aucun besoin de sexe. Mais me passer de tendresse, de présence, de philia… Epicure plaçait la philia parmi les désirs naturels et nécessaires pour le bonheur – aussi essentiels pour être heureux que les besoins (les désirs naturels et nécessaires pour le corps) pour être en vie. Tu occupais suffisamment de place dans mon cœur et dans mon esprit pour que mon infirmité sociale ne me pose pas problème. Mais maintenant, je me sens vide et seule. Et terrorisé.

Je suppose que d’aucuns penseront qu’il suffit que je sorte, que je me fasse des amis, que je m’inscrive dans un club ou un autre. Tiens, un club de jeu de rôle, par exemple. Ou, dirait mon père, un club de marche, « parce que pendant qu’on marche, on parle ». Sauf que… c’est justement cela qui m’est le plus difficile. Tu te rappelles ce que je disais des musées : j’aimerais ça si on pouvait commencer par faire une alerte à la bombe pour évacuer les gens… alors, tu me vois dans un club, franchement ? Je resterais dans un coin à ne pas oser parler, et je découragerais les tentatives d’approche par mon mal-être. Ou alors je ferais semblant – je suis très douée pour faire semblant. Parce que tricher, souvent, c’est moins l’indice d’un mépris du système qu’un système de mépris de soi. On triche parce qu’on se dit qu’au naturel, on n’a strictement aucun intérêt, ou, dans le cas de la tricherie scolaire, qu’on n’y arriverait pas. Je serais souriante, et enjouée, et loquace… et je rentrerais chez moi encore plus vide, en sachant qu’il faudrait soit tricher encore plus la fois suivante, soit ne plus y retourner. Devine ce que je choisirais…

Pour me sentir bien quelque part, je dois avoir une casquette – comme c’était le cas aux Utopiales, par exemple. J’ai bien vu cette année, en y retournant, que quand je n’avais plus cette casquette, j’étais mal à l’aise et j’avais le sentiment de ne pas y avoir ma place. J’ai prétexté mes inquiétudes pour toi (tu n’étais pas encore officiellement malade) pour partir vite, mais la vérité, c’est que je me sentais déplacée. Et même si je viens de dire sur FB que j’irais l’an prochain, je ne sais pas si j’en aurai le courage. Ne parlons même pas de voyager, comme nous l’avions prévu. Aller voir les paysages que nous rêvions de voir ensemble ? Pour quoi faire ? Pour avoir une boule dans la gorge et ne pas pouvoir me défaire du sentiment que tu devrais être là, que ce n’est pas juste, pas juste ? Pour envier les couples qui marchent la main dans la main ? Pour regarder les gens rire et parler, et regretter de ne pas avoir le courage de me joindre à eux ? Autant rester chez moi.

Just the two of us. C’était un beau rêve, chéri. Le plus beau rêve qui soit.

 

But every step I thought of you, Every footstep only you

Cette chanson de Sting résonne particulièrement, aujourd’hui. Sans doute parce que beaucoup de gens, m’ont dit, ces derniers temps, que je m’en sortais bien, que j’étais forte, que je multipliais les victoires sur l’adversité. Peut-être, oui. Extérieurement. Et même, sans doute, serais-tu fier de moi, de nous, si tu nous voyais. Nous avons réussi à relancer tout le réseau sans aide, en le simplifiant et en l’améliorant. Nous avons réaménagé le bureau, nous rions souvent, nous réorganisons notre vie. Antoine a obtenu avec mention sa seconde licence, assuré sa place à l’ESPE de Nantes en s’inscrivant quelques secondes après l’ouverture du site, Romain poursuit en Master Recherche après avoir lui aussi réussi sa licence avec mention, Coralie a pu intégrer la filière SI, comme elle le souhaitait… Oui, en apparence, nous avons remporté bien des victoires.

Mais… I’m lost without you, I’m lost without you.

And I have never in my life
Felt more alone than I do now
Although I claim dominions over all I see
It means nothing to me
There are no victories
In all our histories, without love.

Enfin non, je ne suis pas indifférente à mes victoires. Ce n’est pas tout à fait ça. Mais tout tourne toujours autour de toi. Je suis fière de réussir à tenir la promesse que je t’ai faite, à me montrer digne de la confiance que tu avais en moi. Une fierté mêlée de cette tristesse infinie et permanente : tu ne le sauras jamais. Une tristesse infinie teintée de culpabilité : j’aurais dû te rassurer avant, ne pas te laisser partir dans l’angoisse, sans savoir si je réussirais à conduire, à me reprendre en main, à résoudre les problèmes que ta maladie (et non ta désinvolture, comme je l’ai pensé avant de comprendre) avait générés. Si tu savais, mon amour, comme c’est difficile de simplement savourer l’instant. Épicure l’avait bien compris, lui qui explique à longueur de Lettre qu’il faut s’y entraîner, s’habituer à l’idée, la méditer. Dès qu’un plaisir subreptice trouve la voie de ma conscience, je ressens plus cruellement encore ton absence. Tu n’es plus là – les fleurs ne devraient plus oser fleurer bon, les comédies ne devraient plus s’aviser d’être drôles, les jeux ne devraient plus avoir l’audace de m’amuser. Tout plaisir, bien que réel, semble désormais incongru.

Il ne s’agit pas de masochisme, tu sais. Inutile de secouer la tête comme ça. Je ne me fustige pas pour des raisons à la con, du genre « je n’y ai plus droit » ou « je me dois d’être malheureuse parce que Stef est mort » ou encore « que doivent penser les gens en m’entendant rire ? ». Ce que pensent les gens, je m’en cogne, et la moralité au sens kantien du terme, j’en ai autant qu’un chat. Non, c’est tout à fait autre chose. Comme un dédoublement, une incapacité à être tout à fait dans l’instant. Comme si une parcelle de moi s’en était allée avec toi et qu’elle peinait à revenir dans la réalité consensuelle.

And though a million stars were shining
My heart was lost on a distant planet…

Est-ce pour cela que j’ai redécoré mon bureau en ambiance fantasy, que je mets des jardins de fées partout ? Sans doute. Tu sais que sans y croire, j’ai toujours été attirée par l’idée d’un monde derrière le monde, d’un univers invisible aux yeux – j’adore Les Chroniques de Spiderwick, Neverwhere, Epic, les interstices de l’Urban Fantasy. Tu aurais aimé le site de Juzet, ce village abandonné où chaque sentier te donne l’impression que tu vas déranger un farfadet en plein milieu d’une activité coupable et que ces libellules noires et bleutées qui virevoltent entre les pierres du Don ne peuvent pas, ne devraient pas, être de simples insectes. Ni toi ni moi n’y croyions, mais l’impression de magie n’en demeure pas moins et qu’importe, après tout, qu’elle ne relève que du ressenti. De toute façon, dans un monde où même les physiciens se mettent à douter de l’existence de la matière, ou en inventent une qu’on ne peut ni détecter ni définir pour expliquer les irrégularités des modèles,pourquoi refuser le charme d’une impression fantasque, si elle permet de lutter contre le désenchantement ? Illusion ? Non : on ne tombe dans l’illusion que quand on perd conscience de la fantaisie, quand on prend le rêve pour la réalité. Et de toute façon, si mon univers onirique gêne quelqu’un, je l’emmerde. Na.

Tu vois, chéri, j’essaie de me faire du bien. Je suis allée chez le coiffeur (une première depuis plus de vingt ans !), j’ai changé de lunettes, je me suis offert un chiot. Encore un plaisir mêlé de tristesse. Tu aimais les chiens, et je pense que ce qui s’est passé avec Tolkien t’a blessé, peut-être davantage que tout autre événement dans notre vie, mis à part la maladie de Coralie. Je ne me cherche pas d’excuses, mais nous allions mal, à cette époque, tu le sais – tous les deux. Je prenais tellement de médocs que je ne pensais plus très clairement, j’avais peur, je ne supportais plus de ne pas y arriver avec lui. Je ne me pardonnerai jamais et je ne pourrai jamais me rattraper. De même que j’aurai toujours un pincement au cœur en pensant que tu ne connaîtras jamais le plaisir de voir Mogwaï gambader et sauter comme un petit fou. Mais cela fait vingt ans. Je ne peux pas passer ma vie à expier ma faute et à battre ma coulpe, comme la judéo-chrétienne que je ne suis pas. Ce chiot me fait du bien. Un bien fou. Il me regarde avec des yeux débordants d’amour, il est plein de vie et de joie, il se laisse tomber sur le dos avec des yeux de cocker battu dès qu’on le surprend en pleine bêtise… Cela ne répare pas le passé, mais ça l’adoucit. Un jour, sans doute, j’apprendrai à ne plus m’en vouloir.

Il va bientôt être l’heure que j’aille préparer de quoi manger ce midi, mon amour. Une salade, sans doute. Nous mangerons sur la terrasse, si nous en avons le courage. A moins que les nuages ne s’amoncèlent et ne nous donnent un prétexte pour retarder encore le repas en extérieur. Étrange comme certaines choses apparemment anodines peuvent être devenues si difficiles. Tu étais si heureux que nous ayons fait construire cette terrasse – « ce sera génial pour dîner en amoureux et inviter les amis ». Sauf que tu n’es plus là pour dîner en amoureux. Et que les amis ne viennent plus. « La grande table désertée, les verres vides, les fleurs fanées (…). Les lumières se sont éteintes, toutes les fêtes ont une fin. Ni les reproches, ni les complaintes, ni les regrets n’y changeront rien » (merci, Monsieur Frederik Mey)… La terrasse, donc. Encore une chose à apprendre, à se réapproprier. La chambre, le bureau, j’ai réussi. La salle de jeux, pas trop. La terrasse, pas du tout. Mogwaï va peut-être nous le permettre, quand j’aurai reçu le piquet et la longue laisse – pas question de le laisser (ha ha ha) en liberté pour le moment, avec le puits, et l’absence de clôture. Je pourrai me mettre dehors avec lui qui gambade tout autour. On pourra même faire nos jeux de société sur la table de jardin. Some day.

Dans les petites choses difficiles, il y a eu, hier, le rangement du bureau réaménagé. Que faire de tes lunettes ? Comment réussir à jeter un bout de papier où figure ton écriture, même si c’est juste un gribouillage ou un numéro de téléphone inconnu ? C’est exténuant, tu sais, d’avoir les larmes aux yeux en permanence, pour des bêtises. D’avoir la gorge qui se serre au point d’avoir l’impression de s’étouffer. Des victoires ? Du courage ? Extérieurement, peut-être.

I’m mad about you. I’m mad about you…

 

 

Pour les 51 ans que tu n’auras jamais…

Tu aurais dit que de toute façon, quand on aime, on a toujours 20 ans… et tu n’as pas voulu fêter tes 50 ans, l’an dernier, me disant que tu avais un mauvais pressentiment, que tu ne voulais pas en entendre parler… Alors aujourd’hui, avec les enfants, nous n’en avons pas parlé : nous avons joué, et ri, et vécu aussi pleinement que possible ce 12 juin sans toi. Et en guise de cadeau, pour réchauffer mon coeur à défaut du tien, voici quelques mots, et la chaleur d’une flamme.

 

 

A l’instar de Prévert

Dessinez un oiseau

Un oiseau de lumière

Un oiseau fier et beau

Prenez sa patte tout doucement

Sans lui faire mal, en lui parlant

Ce n’est qu’un oiseau de papier

C’est à vous de le rassurer

Sans élever la voix, expliquez-lui

Simplement, ce que vous voulez de lui

Maintenant, lâchez sa patte et priez

Priez qu’il ait compris, et attendez

S’il incline la tête et s’il ne s’en va pas

Ecrivez un message avec un crayon gras

Si le crayon est sec, l’oiseau va prendre peur

Car les missives sèches ne viennent pas du coeur

Pour aider l’oiseau, tracez avec soin

Des lettres légères, des mots aériens

N’ajoutez pas la lourdeur du chagrin

Au poids originel du parchemin

S’il tend la patte, remerciez-le

Coupez un bout de fil tout bleu

Roulez le message bien serré

Attachez-le sans le blesser

Chuchotez « mon amour »

Alors l’oiseau saura

Car ils savent toujours

Et il lui portera.

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L’oiseau est de l’autre côté.

Mais il n’est qu’à nous.

Respectons sa timidité.

C’est une maison bleue…

Beaucoup de temps passé sans écrire sur ce blog – non pas que j’oublie ou que je n’en aie plus envie, mais tout simplement parce qu’il ne sert à rien d’écrire mille fois la même chose, à moins que le but ne soit de se contempler le nombril ad libitum. J’avance peu à peu, tu sais, j’ai même réussi à diminuer les antidépresseurs et les anxiolytiques. Oh, je ne suis pas moins triste, et j’ai même pleuré comme une idiote, hier soir, sur l’encolure de T’Pol, en lui demandant si tu lui manquais, à elle aussi… Aliette m’a dit que la tristesse restait, toujours, mais qu’on apprenait à l’apprivoiser, à la tenir en laisse, pour qu’elle ne vienne plus ternir toute joie. Elle sait de quoi elle parle. Mon chemin ne sera pas le sien, car chacun vogue au gré des courants qui l’emportent, mais les cartes établies par les autres n’en sont pas moins précieuses. Ne serait-ce que pour avoir l’impression de savoir où on en est, même dans la plus complète errance. Ou déshérence.

Le titre, mon amour, est un clin d’œil à notre tendresse commune pour cette maison que je suis en train de transformer de l’intérieur, peu à peu, pour me la réapproprier, mais aussi pour y poursuivre les projets que nous avions. Notre maison bleue, accrochée à la colline de la vallée de Dana, où nous voulions que les copains puissent venir quand ils en ont envie, ou besoin, et dont nous disions souvent en rigolant : « on y vient à pied, on ne frappe pas, ceux qui vivent là, ont paumé la clef »… Cette maison qui nous a valu notre dernier moment d’osmose et notre dernière chamaillerie.

Moment d’osmose : nous sommes sur la terrasse, un jour de début décembre où il fait beau, mais frisquet. Tu as réussi à t’asseoir sur le fauteuil de la terrasse et je t’ai emmitouflé dans des couvertures bien chaudes. Je suis derrière toi, mes mains sur tes épaules et nous contemplons sans rien dire le paysage qui s’étend devant nous, le champ, l’âne et la jument, la vallée et la colline au loin. Les arbres sont dénudés, mais  cela n’empêche en rien la splendeur de la vue, ni le calme, ni le silence. Au bout d’un moment, tu me dis tout doucement, presque distraitement : « et si ça se terminait mal ? ». Je te réponds, sur le même ton : « nous resterions ici. Je te le promets ». Tu me prends la main, celle qui repose sur ton épaule, du côté de ton cœur, et tu l’embrasses avec ce simple mot : « merci ». Dans ce moment s’enracine ma décision de résister à tous ceux qui voudraient, pour des questions de facilité, me voir déménager ailleurs. Ou plutôt : qui auraient voulu. Je pense qu’ils ont compris, tu sais. Oh, bien sûr, il reste beaucoup à faire pour que le paysage soit de nouveau aussi beau. Mais nous avons bien avancé, et rien ne m’empêchera de prendre quelqu’un de temps à autre, quand j’aurai retrouvé un plein salaire. Je maîtrise totalement la Noiraude (plus de 4000 km au compteur, tu te rends compte ?), donc je n’ai plus aucune raison de partir. Notre maison restera accrochée à la colline, et moi accrochée à la maison.

Notre maison, mon amour. J’ai la gorge serrée en me rappelant cet autre moment, et ta tristesse ce jour-là. Nous sommes mi-décembre. Tu vas mourir dans quelques jours, mais je ne le sais pas, je m’aveugle, je suis persuadée que tu vas guérir. Je parle au téléphone avec l’assistante sociale qui doit venir l’après-midi à la maison, pour nous aider à mettre en place l’HAD, et à obtenir des aides. Je lui explique comment venir. Et je dis : « ma maison ». Tu me laisses terminer le coup de fil et tu me regardes sans rien dire, des larmes dans les yeux. Je te demande si tu as mal, si tu veux quelque chose, s’il y a un problème. Tu hésites. Et tu finis par me dire, d’une voix infiniment triste : « j’ai l’impression que depuis quelque temps, tu dis souvent ma maison, ma chambre, mes enfants, comme si j’étais déjà… comme si… » et tu t’arrêtes en baissant les yeux. Sans doute parce que je ne veux pas entendre l’implicite derrière le « comme si déjà », je proteste vivement en disant que j’ai toujours eu tendance à dire ma rue, mon château (en parlant de Châteaubriant), mes élèves. Tu hoches la tête sans me regarder. Je vois une larme qui glisse sur ta joue. Je m’assieds près de toi et je te demande pardon, sans savoir de quoi, la tête sur ton épaule. Je suis épuisée. Je me demande ce que j’ai fait de travers. Je ne comprends plus rien. Toi, tu sais bien que dans quelque jour, ces « mon » et ces « ma » devenus officiels me feront mal, à moi aussi.

Ces deux moments constituent mes deux piliers, mes arc-boutants, mes fondations. Je dois réapprendre à vivre dans notre maison. Il ne s’agit pas, comme j’ai dû le faire pour les impôts, à passer de « notre » déclaration à « ma » déclaration (c’est malin, j’ai du France Gall dans la tête, maintenant). D’abord, parce que cela reste la maison de la tribu, et que la tribu, ce n’est pas moi, mais nous. Un nous dans lequel ta présence se fait sentir à tout instant. Ensuite, parce que même si je dois la transformer en profondeur, pour qu’elle ne devienne pas un mausolée où cette présence n’engendrerait que nostalgie et chagrin, nous avions encore suffisamment de projets en souffrance (dans tous les sens du terme) pour que, n’en déplaise au latin, cette transmission ne soit ni le statu quo de la tradition ni le renouvellement brutal d’une trahison. Pour commencer, nous avions quelques années de retard dans le passage à la déchetterie (c’est le problème d’avoir autant de place – on entasse, on entasse). Ces derniers temps, soyons honnêtes, chéri, c’était même franchement le bordel. Je bossais trop pour avoir le temps, et tu n’étais plus assez en forme pour le prendre, même si je ne m’en rendais pas compte et que je t’en ai même voulu, à certains moments… Mais nous avions aussi ce projet d’aménager le couloir des enfants. Et de mettre des plantes. Et de faire un cabinet de curiosités. Et… et… et…

Cela me fait tellement, tellement bizarre de me dire que tu ne verras jamais tout ce que je fais, tout ce que nous faisons. Parfois, encore, je ne peux m’empêcher de sourire en pensant à ta tête quand je te montrerai… et puis je retombe dans cette saloperie de Réel à la con, où je ne te montrerai plus jamais rien. Alors tu sais quoi ? On va faire comme si ma gorge n’était pas en train de se serrer au point de me faire mal, comme si je n’avais pas les yeux qui s’embuent malgré moi, comme si je croyais à une vie après la mort, comme si je t’imaginais debout derrière moi, une main légèrement posée sur mon épaule. Allons, avec un effort, je peux même m’imaginer la sentir. Et je vais, par mes mots, te faire visiter notre maison. Tu me diras, comme tu le faisais souvent, dans un de ces petits rituels qui font le quotidien d’un couple :

– Bonjour, Gente Damoiselle, vous habitez chez vos parents ?

– Non, Aimable Damoiseau en T-Shirt Débile Étincelant, te répondrai-je. Je vis chez Celui que j’Aime. Banane, va.

– Miam !

Près pour la visite, chéri ? Alors allons-y (Alonso).

L’entrée, déjà. Tu te rappelles ? Il y avait, à droite en entrant, ce vieux meuble en pin tout déglingué laissé par les précédents proprios, et des casiers à tiroirs en plastoque moche, et un bordel plus ou moins dissimulé dans le tas. Et à gauche, le vieux meuble récupéré chez ma grand-mère après son décès. J’ai repeint le tout en blanc, rajouté le meuble blanc qui était dans les chiottes par-dessus le vieux meuble désormais rafistolé et peint – les deux faisant miraculeusement la même taille. J’ai aussi collé du papier adhésif rouge sur les étagères, enlevé les casiers à tiroirs (désormais dans la chaufferie), fait du tri, enlevé le bordel. Le meuble de ma grand-mère a aussi subi une restauration, et il y a, dessus, un premier jardin de fées, ou plutôt de dragons. Tout est rangé, et c’est beau. Bon, ok, d’accord, là, il faut que je balaie, et les chatons ont foutu le bordel. Mais tu vas arrêter de chicaner, oui ? Non mais sans blague. Ah, tu vois, voilà que ton toi imaginaire rigole – je sens ta main fantasmatique qui tressaute d’hilarité sur mon épaule. j’hésite entre sourire et pleurer.

Devant la porte d’entrée, la porte des toilettes. Là aussi, j’ai tout réaménagé, rajouté des stickers sympas, un miroir en forme de gros splash, un joli savon sur l’évier. Je pense que je mettrai un petit truc sur la porte, aussi. Un truc rigolo. Enfin bref, ce ne sont que les toilettes. Continuons. A gauche en rentrant, après le meuble de ma grand-mère, on monte la marche, pour arriver dans la pièce des reptiles. Ouhla, il reste du boulot, des lampes à remplacer, tout ça. Mais derrière la porte qui donne sur la salle à manger, contre le mur à côté du terrarium des dragons, nous avons installé des étagères, et une commode. Évidemment, rien ne se voit quand la porte est ouverte, donc c’est cool pour mettre les vieux livres et les jouets pour perroquets qui ne servent pas en ce moment. A côté du terrarium des iguanes, j’ai mis un des meubles qui étaient dans la salle machine, celle que j’ai vidé pour te faire la chambre du bas. Ta chambre, elle, a été entièrement rangée, et je l’ai encore mieux décorée qu’avant – avec les appareils en moins, ça laissait de la place. Je m’en sers comme pièce de sieste, dans la journée. J’ai de la chance : tu n’y es pas mort, c’est même là que tu as été vivant et que nous avons vécu nos derniers bons moments ensemble. Alors je n’y suis pas malheureuse.

Le bureau… euh… on oublie, tu veux bien ? Noooon, n’ouvre pas cette porte ! Ah merde, trop tard. Oui, là, là, c’est le bordel. Mais attends, comment tu veux que je refasse le réseau tant que les dinos ne viennent pas m’aider, moi, hein ? Déjà que j’ai réussi à ouvrir le NAS et à changer un disque, et à installer un O.S. avec une clef USB programmée à distance, faut pas charrier. L’ordinosauritude, ce n’est pas sexuellement transmissible, que je sache. Et comment tu veux qu’on enlève ton ordi tant qu’on n’a pas fini le reste ? Bref, c’est une pièce qui reste à faire, et pour le moment, je ne réussis même plus à aller y travailler, malgré le jardin de fée qui trône sur le bureau supplémentaire – trop dur, trop dur, trop dur, de voir ton fauteuil, ton bureau, ton ordinateur, ce vide là où tu devrais être. Mais je peux déjà te dire quelque chose de ce que deviendra cet endroit, si tu veux. D’une part, c’est Antoine qui récupèrera ta tour. On enlèvera tes disques durs, il repartira à zéro – tu devines pourquoi. Et à la place de ton bureau, je ferai un superbe aquarium d’eau de mer. C’était notre rêve, d’en avoir un. Et je me suis dit qu’une fois la succession réglée, hé bien, l’argent de tes comptes servira à ça, comme un ultime cadeau que tu me ferais. Je vais aussi changer les meubles – ils ont plus de quinze ans, et c’étaient des meubles But. Du blanc et des couleurs. Sans doute une base Kallax, j’adore ces meubles. Et des blocs tiroirs, ou portes, avec des couleurs pour faire écho à l’aquarium. Ce sera sans doute la dernière pièce à subir le Grand Changement.

La salle à manger, la cuisine et le salon ont peu changé, eux, si on excepte le coin sous l’escalier, où j’ai rénové un meuble et ajouté de beaux coffres. Mais il y a maintenant des jardins de fées partout, et j’ai refait totalement l’aquarium qui végétait depuis un bail. Tu serais content de voir s’ébattre des scalaires – tu as toujours eu un faible pour les bacs amazoniens. Sinon, il y a une belle toile cirée sur la table et… oh, bon sang, si, il y a quelque chose que tu trouverais changé… Elle semble être là depuis toujours, tandis que tu sembles être mort hier, mais j’oubliais que Pistache n’est arrivée que la veille de ton décès. Tu ne l’as même pas vue dans sa cage, en fait – je ne suis même pas sure que tu aies vu la cage elle-même. Les garçons l’ont montée pendant qu’on allait chercher la bestiole, et toi, ce jour-là, tu étais si fatigué… Je me souviens que tu n’as pas voulu venir manger à table, le midi et que le soir, nous avions envie de profiter d’être à nouveau seuls tous les deux, puisque M. était partie – « j’ai tout le temps d’aller l’admirer, souriais-tu, quand je te disais de venir voir Pistache. J’irai demain avec Coralie, promis. Elle sera toute fière de me présenter sa merveille ». Sauf qu’il n’y a pas eu de demain, sinon ces sept heures d’agonie aux NCN. Elle est belle, Pistache, tu sais ? Moins intelligente que Spoutnik, bien sûr, mais quand même, elle commence à dire quelques mots. Coralie l’adore. C’est le dernier cadeau que tu aies pu lui offrir.

Continuons. Si l’on prend l’escalier des enfants, tout le haut a été rangé. Coralie a des poufs-coffres en plus (en blanc, rose et violet), Romain une étagère et nous avons monté, cet après-midi, plein d’étagères blanches et jaunes pour les livres du couloir. On rangera tout ce week-end. De l’autre côté, en allant jusqu’à l’escalier du salon, je viens de refaire la porte qui donne sur la salle de jeux. Repeinte couleur teck, avec une belle pancarte en bois sur les « playroom rules ». La salle de jeux reste à nettoyer et à ranger : c’est là que nous stockions tous tes vieux ordis. Tu serais content, mon amour : c’est une grande association de sauvegarde du patrimoine informatique et ludique qui les a récupérés, ainsi que toutes les disquettes et cassettes de jeux. Tes trésors seront valorisés, exposés, utilisés, au lieu de prendre la poussière à la maison. J’ai éprouvé un drôle de mélange de déchirement et de soulagement, quand ils sont venus les chercher. Mais c’est ce que tu aurais voulu. Maintenant, il va falloir trier, ranger et nettoyer tout ce qu’il reste dans la pièce, et je vais devoir apprendre à entretenir le flipper. Je n’ai pas encore réussi à y jouer sans toi. Nous nous faisons souvent des petites soirées home cinéma, avec les enfants. Jouer au baby, au flipper, à la borne japonaise, aux fléchettes, cela reste encore difficile. Il manque un joueur, irremplaçable.

Si nous revenons en arrière, tu te demanderas sans doute en sursautant ce que fiche ce grand et beau meuble vintage devant la cheminée, dans le salon… Je te rassure, il ne restera pas là. Il va falloir que nous le montions dans le cabinet de curiosités, mais je veux finir le haut avant. Rien de nouveau dans la salle de création / chambre d’amis ou dans la salle de douche, mais la mezzanine commence à accueillir les meubles et les objets de ce fameux cabinet (tu adorerais mon kit de chasseur de vampires) et notre chambre, surtout, a vraiment beaucoup beaucoup changé. Tu sais quoi ? Je ne vais pas te la décrire. S’il n’y a rien après la mort, cela ne changera rien. Et s’il y a quelque chose, cela t’obligera à venir te glisser dans mes rêves pour assouvir ta curiosité. Gniark gniark. Juste une précision : notre lit et notre grand meuble sont toujours là, mais j’ai donné tout ce qui pouvait me rappeler ce que je n’aurai plus jamais – la table de massage, notamment. Et à la place, je me suis assurée de y pouvoir retrouver un peu de plaisir : des photos de toi, des livres, de la musique, des couleurs, un jardin de fées… J’aimerais tellement te montrer tout ça et le partager avec toi. Tellement. Mais Épicure a raison : la fortune tourne comme elle l’entend, dans le grand clinamen des atomes – l’avenir n’est ni tout à fait à nous, ni tout à fait hors de notre prise, on ne peut qu’apprendre à domestiquer l’inévitable et à saisir les possibles, en fuyant les désirs vains.

Laissons tomber le reste – la véranda où j’ai du mal à aller pour le moment, mais qui va bientôt être débarrassée de ses plastiques et polystyrènes, l’arrière-cuisine où j’ai encore pas mal de boulot, la chaufferie et l’appentis où nous avons fait beaucoup de tri, mais où il faut encore répertorier et ranger les outils, les machines, les bidons et les pots… Quant au terrain, on avance, on avance, mais il reste tant à faire… On y arrivera, je te le promets. Les garçons sont en vacances, et Coralie bientôt aussi. Dans deux mois, j’aurai retrouvé un plain salaire et je pourrai payer quelqu’un pour aider à remettre les choses en état. Le beau-frère d’E. va venir m’aider en automne pour la roseraie. Les champs du nord sont finis – avec de nouveaux pensionnaires, deux ânes et deux brebis. Ceux du sud sont commencés. T’Pol et Aliboron vont bien. Le poulailler sera bientôt remis à neuf. Même si ce n’est pas moi qui ai fait l’essentiel dans le terrain, sauf du déronçage, je pense que tu serais fier de tout ce qui a été accompli. Depuis quelques jours, le soir, je réussis à sortir et à aller voir les animaux, au lieu de rester effondrée dans un coin (c’est le soir que c’est le plus dur, tu sais). Je te vois presque sourire. Je t’entends presque murmurer : enjoy… and take care.

C’est dur, avec la diminution des antidépresseurs. Mais je préfère affronter le chagrin avec les idées claires que continuer à me bousiller la mémoire à court terme et à n’aller qu’artificiellement mieux. La chimie m’a permis de traverser la période insupportable, il est temps que je la remercie – dans les deux sens du terme. Ne t’inquiète pas, je sais ce que je fais, j’ai l’approbation du toubib et comme cela n’a rien d’une question de fierté, je n’hésiterai pas à réaugmenter les doses si ça devient vraiment trop dur. Mais ça ira. Si si (impératrice). Promis.

Je t’aime.

 

 

 

Mémoires et déboires…

Je n’ai rien écrit pour nos 24 ans de mariage, mon amour : c’était trop dur. Je n’ai rien non plus écrit pour les quatre mois de ta mort, hier : c’était encore bien pire. Alors je profite des 21 ans de notre Romain pour reprendre le clavier et tapoter quelques ressentis trop douloureux pour rester bien au chaud, là, à me ronger de l’intérieur.

Ce matin, à 9h, une alarme a sonné. C’était le téléphone. Une autre avait retenti le 28 janvier pour Antoine, et une le 09 février pour Coralie. Tu t’étais assuré de te rappeler de leur envoyer un petit SMS le matin de leur anniversaire. J’ai regardé la liste : tu n’avais enregistré rien d’autre, ni les anniversaires des amis ou de la famille, ni les nôtres : les premier, soyons honnêtes, tu t’en fichais un peu, et les seconds, tu ne risquais pas de les oublier. Jamais tu ne les as oubliés. Si j’avais cours le 18 avril ou le 06 juin, j’étais sure de trouver en rentrant des fleurs, et un bon petit repas, concocté spécialement pour l’occasion. Parfois, c’était un tournedos avec une sauce au poivre vert, avec quelques pommes de terre nouvelles et un petit mélange de légumes. Parfois, une truite aux amandes avec un peu de riz basmati agrémenté d’une petite sauce. Parfois encore, des langoustines et des asperges. Quand je n’avais pas cours ou que je finissais tôt, tu préparais un repas pour les enfants et nous allions au restau. Pour les anniv’ des enfants, nous faisions généralement un repas commun pour Antoine et Coralie, et un autre pour Romain. Au Flunch, quand nous habitions vers Nantes. Au Buffalo Grill depuis que nous étions à Jans. Après les rituels qu’il faut inventer, ceux auxquels il faut renoncer…

Mais les deux vont de pair, car le renoncement exige compensation. Quand Romain rentrera, demain, il aura droit à une course au trésor pour trouver ses cadeaux (et il va être ravi, j’en suis sure, par ce que nous avons pris, Antoine, Coralie et moi), ainsi qu’à un bon repas avec ce qu’il préfère (et là, le Stef qui vit toujours dans mon cœur sourit en devinant tout de suite quel sera le repas). Pour Antoine, j’étais allée à Nantes et je l’avais emmené dans une crèperie, entre mère et fils. Et pour Coralie, nous étions allées toutes les deux rejoindre les garçons et nous avions mangé dans une brasserie, puis fait une petite promenade tous ensemble. Je pense que j’ai réussi à faire en sorte que nos trois extraterrestres passent un bon moment malgré tout, pour leur anniversaire, tu vois. Je crois que je m’occupe bien d’eux. Je te l’ai promis alors que tu lâchais lentement prise. Je ne sais pas si tu m’as entendue, mais je te l’ai promis. Eux aussi s’occupent bien de moi, tu sais ? Antoine est resté à la maison le 18 avril, pour que je ne sois pas toute seule ce jour-là. Coralie est allée demander à sa CPE l’autorisation de ne pas aller au lycée hier, pour pouvoir venir avec moi chez le psy expert, à Pont-Piétin. Tu vois, la tribu reste unie, comme tu l’aurais voulu. Comme tu le voulais.

J’ai vu le psy hier, pour l’expertise. Pas de CLM, car je ne suis pas malade, ma dépression n’est pas d’ordre pathologique, mais parfaitement normale vues les circonstances. Je suis tombée sur une perle, à la fois encourageant et réconfortant. Il m’a dit que j’avais fait énormément de chemin, tu sais, même si j’avais des larmes plein des yeux en lui racontant tout. Mais je reste en arrêt : il craint qu’une reprise trop précoce compromette mes avancées, surtout en fin d’année, où je me sentirais obligée de trop en faire. Il va donc demander une prolongation des six mois d’arrêt maladie « normal » auxquels on a normalement droit. Il va falloir que je contacte la MGEN. Je ferais les mails ce week-end. Rien ne presse. De toute façon, je ne sais pas pourquoi, mais ils ne m’ont visiblement pas encore passée à mi-salaire, ou alors, c’est que j’ai eu d’emblée les compensations. Bref, c’est administratif et c’est une question de fric, donc ça me fait chier. Mais il faudra bien le faire, comme la déclaration d’impôts, comme tout le reste.

Je suis fatiguée, chéri, et demain, je conduis moi-même notre Coralie au lycée. Comme elle n’a que 2h de cours, je ne vais pas la laisser passer 11h loin de la maison. Et puis maintenant, je maîtrise la Noiraude. Même pour aller à Blain. Il me reste à tester Châteaubriant et Laval, et ça sera bon… Je t’aime, trésor, et sans toi, rien n’a plus tout à fait la même saveur, la même odeur, les mêmes couleurs. Mais si le bonheur se conjugue au passé, je réussis quand même à trouver des petits plaisirs au milieu des larmes. Peu à peu. Pas à pas. Petit à petit. Mais tout me fatigue terriblement. Je vais aller me coucher et essayer de rêver de toi.

 

 

 

Un grillon, un grillon dans ma cheminée…

J’aurais évidemment aussi pu choisir comme titre « Toujours debout », en référence au dernier album de Renaud, mais let’s be un peu moins prévisible, tatata. Je ne sais pas si mes lecteurs potentiels connaissent cette merveilleuse chanson d’espoir de Jean Ferrat, qui utilise la métaphore du grillon se mettant à chanter en plein cœur de l’hiver pour rappeler que « c’est au cœur de la nuit noire qu’on peut voir l’aube se lever ». Et de se demander ce qu’il trouve à manger, ce qui le maintient en vie, à part le désir de ne pas disparaître de ce monde désolé, ce qui le pousse à chanter, à moins que cela ne soit comme la respiration – un moyen de ne pas s’asphyxier. Il est rare que je trouve dans les mots des autres, fussent-ils poètes ou chansonniers, des images qui s’accordent aussi parfaitement à mon ressenti. Et qui, en outre, évoquent pour moi bien des souvenirs.

C’est amusant, chéri. Lorsque tu étais fana, ou naofan, « cette » géniale sculpteuse d’algorithmes dont les gens d’opensim, de FrancoGrid ou de SL chantent les louanges sans savoir que c’était toi, tu utilisais des éléments de pseudovie que j’étais la seule à pouvoir reconnaître, alors que je ne faisais pas partie de tes « followers » et de tes « amis ». Avec tant de talent, d’ailleurs, que même des copains proches qui travaillaient avec « elle » n’ont jamais compris que c’était toi.Voilà que sans même y penser, je me mets à jouer au même jeu. Tu ne me liras jamais, et pourtant, je choisis inconsciemment des images qui ne parlent qu’à nous, des clins d’œil que seul toi pourrait saisir. Car pour nous, les grillons et leur chant, c’est toute une histoire. D’abord à cause de mes élevages d’insectes, pour les dragons d’eau d’abord, pour les pogonas plus tard, qui nous permettaient, à nous aussi, d’avoir toujours des grillons cricritant au plein cœur de l’hiver. Ce qui te faisait chanter (faux) « on dirait le suuuud, au temps du bon teeeemps » – et m’amenait régulièrement à te dire « mais non, tu ne chantes pas faux, tu inventes juste des notes auxquelles personne n’avait jamais songé auparavant ». Ou alors c’était moi qui fredonnais machinalement (j’avais régulièrement cette chanson de Vassiliu en tête) : « ah mais non, ah mais non, c’est pas les grillons » – et tu soupirais tout en rigolant, secouant la tête ou levant les yeux au ciel. En été, tu nous regardais, Coralie et moi, essayer d’en attraper dans le terrain – à Bouguenais, il y avait surtout des sauterelles, mais ici, les grillons noirs pullulent. Et ne parlons pas de notre fascination commune pour les cages à grillons chinoises, tellement belles, même si nous n’en avons finalement jamais acheté, parce que nous voulions un jour aller en Chine tous les deux…

Et voici le premier chant du grillon – la compréhension du mécanisme. Comme le dit un proverbe indien, il ne faudrait jamais juger quelqu’un avant d’avoir passé quelques semaines dans ses mocassins. Et tes mocassins, je suis dedans au sens propre comme au sens figuré, puisque d’une part je porte en permanence les chaussons-mocassins que je t’avais achetés à la fin, parce que ne supportais plus les chaussures mais tu ne voulais pas avoir l’air d’être en charentaises lorsqu’on allait chez le toubib ou à l’hosto, et que d’autre part, je vis à la maison de longues heures de solitude, comme toi lorsque je travaillais (trop) et que tu étais derrière ton écran. Et ce que tu faisais quand tu étais naofan, ce que je fais dans ce blog, c’est transformer l’absence en présence. Tu donnais ma date de naissance, tu m’empruntais des traits de caractère, tu bâtissais ton anima en la remplissant de moi, de même que je remplis le vide en m’emplissant de toi, y compris de ce toi que je n’ai véritablement rencontré qu’après ta mort. Si tu savais comme je suis fière de toi, mon amour, pour l’aide que tu apportais à tant de gens sans même révéler qui tu étais, pour ton talent, pour tout ce que tu apportais aux métavers (et pourquoi tu le faisais, notamment dans la partie adulte), sans même pouvoir en retirer le moindre avantage, sans révéler ton identité. Juste parce que tu étais toi, quels que soient les masques, aimant, généreux, toujours prêt à donner ton temps, ton talent pour une cause qui te tenait à cœur. Et je ne dirai rien de la découverte de ce Light Poem en 3D que tu avais laissé pour moi sur un site de création artistique, sans jamais m’en parler, mais avec un message pour moi si je le découvrais – car cela relève de l’indicible. Je l’ai devant moi, au moment où j’écris, de même que trône à ma gauche le tableau Velleda de l’ex salle machine, sur lequel tu avais gribouillé des cœurs, et des « je t’aime ». Tu ne seras plus jamais là. Tu seras toujours là. Peut-être même es-tu encore plus là qu’avant, même si je ne peux plus tenir ta main. C’est étrange, parfois, comme le vide se mue en plénitude.

Je suis encore en hiver, coincée au mois de décembre, incapable de comprendre comment le temps peut continuer à avancer, comment là, dehors, tout va si vite. Bientôt quatre mois depuis ta mort. C’est tout bonnement impossible. Jamais nous n’avions été séparés plus de cinq ou six jours, seulement deux fois, et voilà que cela en fait plus de cent. Et pourtant, obstiné comme le grillon de la chanson,  mon cœur continue à battre, privé de ce qui le nourrissait, de ce qui le réchauffait, ce qui le faisait soudain s’emballer. C’en serait presque amusant, étymologiquement : après tout, si l’on ne bat pas la chamade, cela signifie que l’on ne veut ni capituler, ni même négocier, et que l’on se battra jusqu’au bout. Pour continuer la métaphore militaire, après avoir d’abord incarné le troufion éperdu, ne cherchant qu’un moyen de fuir une bataille jugée perdue d’avance, je me suis peu à peu convertie en lieutenant farouche, luttant avec plus d’acharnement que d’espoir, pour tenir la promesse faite à son supérieur de tenir bon et de protéger les enfants, le plus longtemps possible, en attendant d’hypothétiques renforts. Je n’en suis plus là. J’ai repris le commandement. Je me bats parce qu’il n’est pas question que je me laisse abattre, parce que je sais que je suis la seule à pouvoir mater le chaos, à pouvoir ramener une forme de paix et de sérénité au cœur de la désolation. C’est là le deuxième chant de mon grillon : l’espoir – un peu artificiel encore, un peu forcé, mais moins mouillé de larmes, prêt à tenter le rire.

Je ne me fais pas d’illusions, tu sais : ce grillon est moins dans ma cheminée que dans un cheminement qui sera long, et saccadé, et non dénué de trébuchements et de chutes. Je ne voudrais d’ailleurs pas qu’il en fût autrement. On n’efface pas d’un coup de gomme vingt-quatre ans de vie fusionnelle : si j’essayais, je devrais gommer si profond que l’estompement deviendrait éraflure, et l’éraflure déchirement. Ta page a cessé de s’écrire, mais la mienne se poursuit dans la continuité de ce que tu y as écrit. Je ne peux rien imaginer, rien entreprendre, sans me demander ce que tu en aurais pensé. Parfois même, dans un moment d’égarement béat, je me dis que tu aimeras sacrément ce que j’ai fait, quand tu rentreras à la maison. Mais la tonalité a changé. Avant, c’était pour faire comme si, malgré ton absence, en dépit de ta mort. Maintenant, j’agis parce que, en raison de ton absence, du fait de ta mort. Par exemple, prenons les jardins de fées, ou les jeux avec les enfants : en janvier, en février, tout cela ne servait qu’à masquer la douleur et les larmes. Cela relevait du mal gré, du mauvais gré – il fallait bien faire quelque chose, il fallait bien continuer. Maintenant, nous y prenons vraiment plaisir et nous le faisons de bon gré, et nous en profitons pour améliorer  ce qui n’allait pas. Cela n’a bien entendu rien d’une accusation, mon amour : ce n’est pas toi qui m’empêchait de m’occuper davantage de la maison ou des enfants. Mais le fait est qu’un vide crée aussi de l’espace, et qu’on peut, avec infiniment de volonté, l’investir et s’y réinventer. Et voici le troisième chant du grillon : l’acceptation de la situation. Évidemment, je donnerais tout pour retrouver la maison en bordel et toi au milieu et moi avec toi sans la moindre velléité de rangement. Mais puisque c’est impossible, autant changer pour le mieux ce qui peut l’être.

Est-ce que je vois le jour se lever ? Non. J’en suis loin. Mais Ferrat ne dit pas le jour, il dit l’aube – et l’aube précède l’aurore. On n’y voit pas encore le soleil. L’aube, c’est la promesse de l’aurore, le point du jour, le jour en devenir. C’était aussi, au moyen-âge, un genre poétique à part entière (d’où l’aubade, à l’opposé de la sérénade), où l’on narrait la séparation des amants à l’approche de l’aurore – pour ne pas que le pire se produise. Cette aube n’a rien d’une aubaine, qui vient de l’ancien terme français désignant un étranger (le droit d’aubaine étant le droit d’un seigneur à récupérer les biens d’un étranger mort sur ses terres). En revanche, elle se lie étymologiquement au désir et au désastre, qui désignent l’un comme l’autre la disparition et la nostalgie des étoiles… L’aube, c’est ce déchirement qui permet malgré tout d’éviter le pire. Or, ce n’est pas ta vie qui s’est achevée à l’aube du 20 décembre : c’est ta souffrance, ton agonie, ton sentiment de déchéance. Si tu avais tenu plus longtemps, cela n’aurait pas ramené le jour, mais simplement prolongé ta nuit – non pas la nuit d’amour des amants de Vérone, mais la nuit noire, froide et glacée de l’hiver. Je n’ai aucun droit, aucun, de regretter que tu ne sois pas resté plus longtemps dans cette pseudo-vie. Et ce dernier chant du grillon, cette aube douce-amère où les amants se séparent, éperdus de chagrin mais n’ayant pas le choix, il commence à cheminer : les choses auraient pu être bien pires. J’aurais pu ne pas t’entendre, cette nuit-là, te retrouver mort le lendemain matin, après m’être réveillée heureuse que tu n’aies pas toussé et me demander maintenant si tu m’avais appelée, si tu t’étais demandé pourquoi je ne venais pas, si tu étais mort en te croyant seul. Tu aurais pu perdre peu à peu le contrôle de ton corps, de ton esprit – cela commençait, et cela te terrifiait. Cette aube que chante le grillon de ma cheminée, je commence à l’entrevoir. Comme à la fin du bouquin de Barbusse, dont le dernier chapitre s’appelle l’Aube : je suis encore dans la nuit, mais je me souviens maintenant que le soleil existe.

Ah mais non, ah mais non, c’est pas les grillons…

Tiens, voilà que je l’ai de nouveau dans la tête, cette fichue chanson, comme avant. Je vais me coucher, mon amour. C’est la nuit. Essaie de te glisser dans mes rêves. Même si je ne m’en souviens pas au réveil, ce n’est pas grave. Tu seras quand même là.

 

 

 

 

Inventer ses rites…

Oui, je sais, c’est une contrepèterie qui explique bien le phénomène des marchands du temps, mais telle n’est pas la question – du moins pour le moment. Désolée, mais aujourd’hui, nous allons un peu philosopher. Que celui qui a dit beurk, là, dans le fond, se dénonce immédiatement. Il sera fouetté avec des orties fraiches jusqu »à ce que rougeurs s’ensuivent…

Le sujet, aujourd’hui, c’est la conscience. Pas la conscience immédiate, que nous partageons probablement avec tous les êtres sensibles, ni même la conscience émotionnelle, présente chez bien des animaux, mais la conscience réfléchie, et même réflexive, celle qui permet, selon une définition que j’ai trouvée un jour en cours et qui, depuis, me permet de l’expliquer bien mieux aux élèves, « de prendre pour objet ce à quoi nous sommes sujets », autrement dit, de penser après coup, abstraitement, à ce qui nous a affecté. Celle-là n’existe que parmi de rares espèces, essentiellement vertébrés (même si le poulpe semble parfois en être doué) – les corvidés, sans doute quelques psittacidés, certains primates, etc. Hé bien, vous savez quoi ? La conscience est une salope. Parce qu’elle joue un double jeu. Elle est duplicité dans son essence même. Sans elle, nous ne pourrions pas être hantés, poursuivis par un fait vécu. Nous ne pourrions nous le remémorer que si une sensation connexe ramenait le souvenir à l’esprit. « Il » se rappellerait à nous. « nous » ne nous rappellerions pas. Nous vivrions essentiellement « hic et nunc », ici et maintenant, et non dans un passé révolu ou un avenir incertain. Hé oui… Évidemment, du coup, nous ne pourrions ni dépasser un traumatisme (« il » se rappellerait systématiquement et irrémédiablement à nous en cas de situation analogue, puisque nous ne pourrions pas le retravailler et apprendre à faire face), ni choisir notre existence. Ok. Un bon point pour la conscience réflexive. Mais sans elle, nous ne pourrions pas non plus rester traumatisé en toutes circonstances, nous laisser gouverner par un passé révolu et en souffrir encore même si rien, dans notre existence actuelle, ne nous menace plus. Tu le savais bien, mon amour, toi qui étais poursuivi par tes démons, par ce passé qui t’avait presque anéanti, quand le hasard nous a fait nous croiser.

Quel rapport avec les rites ? C’est simple. La conscience réflexive, cette salope qui fait de notre mémoire une faculté très singulière, a une faille de taille : elle ne supporte pas les actes machinaux. Autant elle va nous emmerder avec une vieille pub que nous avons entendue quand nous étions gamins, autant elle n’est pas foutue de nous dire si oui ou non, nous avons bien fermé la porte en sortant. Car pour « prendre pour objet ce à quoi nous sommes sujets », il faut avoir été sujet à quelque chose. Si tout s’est passé normalement et si nous faisons le geste pour la 4 692ième fois, il est effectué sans même y penser. Que la clef accroche dans la serrure, que nous la fassions tomber maladroitement dans la flaque de boue en l’enlevant de la serrure, que notre chat vienne se frotter dans nos jambes juste à ce moment-là et nous fasse trébucher, alors oui, nous nous souviendrons avoir bel et bien fermé la porte. Parce que la conscience aura eu quelque chose à se mettre sous la dent (oui, la conscience a des dents, forcément, mordante comme elle peut l’être). Vous allez peut-être me dire, amis lecteurs potentiels, que l’on peut se souvenir parfaitement d’un moment où il ne nous est rien arrivé de bien surprenant, simplement parce que nous l’avons savouré. Hé oui, je suis vicieuse. Le mot sujet à deux sens et ma définition était incomplète. L’acte machinal, c’est aussi l’acte dont on n’est pas vraiment auteur. Quand je ferme la porte machinalement, le « je » n’est que grammaticalement le sujet qui fait l’action. C’est toute la différence avec votre bon moment, que vous avez vécu pleinement. La conscience, c’est la faculté de prendre pour objet ce à quoi nous sommes sujets ou ce dont nous sommes le sujet… conscient.

Or, qu’est-ce qu’un rite ? C’est une sorte de mixte entre l’acte machinal et l’acte conscient, qui permet de bénéficier à la fois de la faille et de la force de la conscience. D’abord, un rite, par définition, c’est un acte codifié et répétitif, que l’on n’est pas censé faire n’importe comment, mais accomplir d’une manière très précise, chacun des gestes étant imprégné d’un symbolisme que nous n’avons généralement pas choisi et dont nous avons rarement pleinement conscience. Cela n’existe pas seulement dans la religion. On peut penser aussi aux rituels familiaux ou culturels. Quand j’accomplis le rite, je n’ai pas à réfléchir, je n’ai pas à intervenir, je dois simplement concentrer toute mon attention dans l’effectuation de l’acte. Comme quand je ferme la porte ou que je démarre la voiture – il ne faut pas faire les choses de travers. « Je » ne suis pas vraiment là. Le rite ne peut pas devenir traumatisant, ou alors, c’est que nous avons affaire à une spiritualité pervertie, qui cherche à culpabiliser pour dominer. Mais le rite n’est pas simplement un acte machinal, car si « je » ne suis pas vraiment dans l’effectuation de l’acte, « je » suis en revanche pleinement dans son symbolisme, dans l’au-delà de l’acte, dans ce qu’il vise ou représente pour moi. Par exemple, peu de chrétiens connaissent le sens réel du « amen » (au-delà du « ainsi soit-il »), son étymologie, la raison pour laquelle on a gardé ce mot tout sauf français, et même pas vraiment latin, dans des cérémonies en langue vernaculaire. « Ils » disent amen parce qu' »on » dit amen. Mais cet amen-là, ils ont beau le dire par réflexe, ils ne le disent pas par hasard ou juste par habitude, sauf s’ils ne sont pas plus croyants que moi : ils investissent en lui une énergie émotionnelle puissante, une multitude d’espoirs, de convictions, probablement, d’ailleurs, différents d’un individu à l’autre.

Je suis persuadée que telle est la raison profonde des rites mortuaires, qui remontent aux tout début de l’humanité, et même probablement bien avant, dès qu’il existe dans une espèce des prémisses de conscience. Parce que quand nous avons été blessés, choqués, traumatisés par un événement, qu’il nous poursuit, qu’il nous hante au point de nous empêche de vivre le présent, nous devons absolument nous en libérer. Et que pour cela, il faut investir la surcharge émotionnelle dans des actes qui, eux, peuvent être faits sans drames. Qu’il s’agisse d’entasser des pierres pour faire un cairn, de planter une croix, de réciter des psaumes ou de tailler un masque du défunt, peu importe : dans tous les cas, le rite a pour but de se souvenir sans être hanté. Je me souviendrai toujours de toi, mon amour, tu sera toujours celui qui, bien plus que les âges de la vie, qui ne sont que des événements biologiques ou des conventions sociales, aura sectionné mon existence en trois époques : avant de te rencontrer, pendant que je t’avais, après t’avoir perdu. Cet après est inéluctable, quoi qu’il advienne. Même si, comme me le disent certains, ma vie n’est pas finie et que plein de choses peuvent se produire, il n’en demeure pas moins qu’il faudra composer avec cet après qui est mon désormais. Mais j’ai besoin que ce souvenir s’adoucisse, que ma conscience ne me rappelle plus en permanence le film traumatique de ton agonie, la réalité insupportable de ton absence. J’ai besoin de mettre en place des rites pour te faire exister symboliquement, pour te donner une présence qui me libère de ton absence.

Alors, la question se pose : quels rites ? Je ne suis pas croyante. Tu ne l’étais pas. Je ne vais pas me raccrocher hypocritement à une religion à laquelle je ne crois pas. Mais tu sais qu’il y a des spiritualités que j’aime, que je trouve poétiques – les mêmes que toi, le plus souvent. Comme me le disent plein de gens, nous nous ressemblions tellement, tous les deux… Ce que je suis en train de faire actuellement, mon amour, c’est en quelque sorte me reconstruire en inventant mes rites. Il y a, d’abord, les jardins de fées, dont je ne crois pas qu’une magie réelle réenchanterait la maison, mais dont je sais que le symbolisme et l’esthétique enchantent au moins les sens. Il y a, ensuite, les étoiles. Bien sûr que je sais que le Global Stellar Machinchose n’a rien d’officiel et que c’est un bon moyen pour des petits malins de se faire de l’argent en exploitant nos rêves d’étoiles. Je ne crois pas non plus que toutes les étoiles que j’ai trouvées ces dernier temps sur mon chemin constituent des signes – je n’aurais même pas remarqué la coïncidence à un autre moment. Mais un de tes derniers cadeaux étaient un télescope, tu étais un passionné d’espace, et si l’on considère que « désir », comme « désastre » signifie « nostalgie, absence, disparition d’une étoile », j’aime le symbole des deux étoiles Nath&Stef qui scintillent côte à côte dans la chevelure de Bérénice. Pour toi, pour ton lieu de mémoire, je ne veux pas des plantes de cimetière, des pierres tombales et de la promiscuité avec des inconnus. Je vais te faire une roseraie, une sorte de jardin féérique, là encore, mais grandeur nature. Comme ça, je pourrai venir te retrouver dans les parfums enchanteurs de l’été, dans les rituels saisonnier de l’entretien et de la coupe… Mon étoile, ma rose, mon Petit Prince à moi.

Est-ce que j’évoque le dernier rite, au risque de paraître ridicule aux yeux de mes lecteurs potentiels, mon amour ? Peu importe. Quand je fais un feu (tu sais à quel point j’ai toujours été fascinée par le feu, moi dont le grand-père était pompier de Paris), je commence par préparer un petit morceau de papyrus sur lequel je t’écris un petit mot, et dans lequel je dépose un peu d’encens. Tu adorais l’encens. Et je rajoute ce petit morceau de mon amour pour toi dans l’incinérateur – pas pour le détruire, car il reste en moi, mais pour le sublimer. Oh, bien sûr, je ne m’imagine pas que la fumée te parvienne quelque part (sinon, comment pourrais-je brûler ce petit mot en même temps que les ronces ou les vieux papiers, comme si je voulais que tu reçoives aussi les déchets ?), mais j’aime m’imaginer que d’une certaine manière, je te parle ainsi, comme dans mon blog. C’est un rite. C’est libérateur. Qu’on y croie ou non importe peu.

Désolée d’avoir été si bavarde. Un de ces jours, je vais suivre les conseils de Xavier et mettre sur mon blogs mes réalisations. Il dit que ça le mériterait, qu’il y a une poésie qui s’en dégage. Et que c’est mieux que de jouer les archéologues en fouillant le passé. Il a raison. Le passé, je dois en même temps le chérir et m’en libérer. On ne vit qu’au présent.

 

 

Pictures in the dark…

Cela fait un moment que je n’ai rien écrit, mon amour. Non pas parce que je t’oublie, mais parce que ça ne va pas bien, en ce moment. Sans doute parce que comme d’habitude, au bout d’un certain temps de traitement, il cesse de faire effet. Ton absence s’appesantit de jour en jour et tout ce que je fais sans toi devient source de chagrin et de regrets plus que de fierté. Tiens, par exemple, cela fait cinq ans que nous vivons dans cette maison, cinq ans que nous passons chaque jour dans l’entrée, et jamais, jamais, alors que nous en avons cherché partout (et les précédents propriétaires aussi), nous n’avions vu le « bon 1932 » gravé à chaud sur une poutre. Je l’ai pris en photo, et je ne comprends pas comment on a pu rater ça. Et c’est toi, surtout, qui voulait trouver une date. Pourquoi, pourquoi on ne l’a pas vue avant ? Pourquoi tu n’es plus là pour que je puisse partager ça avec toi, pour qu’on puisse faire des hypothèses : la maison est-elle vraiment si jeune ou est-ce cette partie qui a été ajoutée plus tard, comme nous l’avions pensé dès le départ ? Dans ce cas-là, y a-t-il une autre date que nous aurions ratée quelque part ? Avec toi, cette découverte aurait été source de joie. On aurait pris un apéro pour fêter ça. On aurait rigolé d’être miro à ce point et tu aurais dit « ça prouve la régularité avec laquelle on enlève les toiles d’araignées… ». On aurait passé le mercredi après-midi à scruter une à une toutes les autres poutres de la maison. Ça aurait été une sacrée bonne journée. Au lieu de ça, je suis en train de pleurer dans mon écran à l’idée que tu ne verras jamais ça. Que tu ne sauras jamais.

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Il faut dire que j’ai eu de nouveau une très mauvais nuit. Un « de nouveau » assez étrange, puisqu’en fait, c’était là encore une première. J’ai dit suffisamment souvent que je ne pense qu’en mots, que je suis incapable de visualiser une image. Même un rond rouge ou un triangle bleu, et à plus forte raison un visage. Même dans mes rêves, « ça » discourt, « ça » ne me montre rien. Mais cette nuit, je t’ai vu. Clairement. Tu étais avec moi, souriant, on venait juste de se coucher et tu faisais des projets pour ce week-end. Cela m’a réveillée et je me suis retournée vers ton côté du lit avec la joie au cœur, commençant à répondre à la question que tu venais de me poser en songe. Pour me retrouver face à face avec un gros lapin en peluche et reprendre brutalement pied dans le Réel. Je me suis effondrée. Il devait être trois heures du matin, un peu loin. Je me suis levée, je suis allée aux toilettes, j’ai lu un peu, j’ai bu un grand verre d’eau, j’ai repris un quart de Lexomil… Puis je suis retombée dans une sorte de demi-sommeil cafardeux où la tonalité avait totalement changé. Même si les images demeuraient atrocement précises.

Quelqu’un (je ne dirai pas qui, d’autant que c’étaient deux personnes mêlées) dormait dans la salle de jeux. Et avait entrepris sans me le dire, à un moment où j’étais partie faire je ne sais quoi, d’abattre les cloisons que nous avions fait faire, parce que les ouvriers lui avaient révélé que tu avais fait cacher des journaux entre les murs et le placo. Quand je revenais, la pièce, notre pièce, était totalement détruite et cette personne brandissait triomphalement des journaux (qui ressemblaient à des vrais, même format, imprimés, avec des photos noirs et blanc) où tu tenais une sorte de rubrique de notre vie. Mais (c’est là que ça tournait au cauchemar), tu y expliquais que non, ce n’était pas difficile de tromper tout le monde sur tes identités virtuelles, puisque tu avais de l’entraînement avec nous. Que personne ne pouvait aimer une personne comme moi, et qu’il fallait un sacré talent de comédien pour réussir à le faire croire. Qu’heureusement tu avais pu rattraper un peu les dégâts que j’avais fait sur les enfants, parce que tu ne voulais pas qu’on puisse voir à travers eux que toute ton existence était un fake – les enfants devaient avoir l’air équilibrés pour que les personnes extérieures puissent croire en ce qui était finalement ta véritable identité virtuelle… Que c’était aussi pour ça que tul me tenais la main, ou que tu t’asseyais le plus proche possible de moi quand il y avait quelqu’un, pour que personne ne devine. Et que tu le faisais aussi en présence des enfants, pour qu’ils n’aillent pas vendre la mèche.

Et ça durait, ça durait… avec des photos, des lettres assassines que tu m’écrivais pour que je les retrouve après ta mort, des réinterprétations systématiques de certains événements, totalement absurdes en soi, mais qui, dans cette demi-conscience des rêveries incontrôlées, me semblaient plausibles, à ce moment-là. Qui semblaient même répondre aux questions que je me posais depuis ta mort.  Et la personne me disait, avec jubilation, que ce n’étaient pas du tout les ouvriers, mais toi, qui lui avais dit que c’était caché là, pour que je sache, pour que je souffre jusqu’à la fin de ma vie de ne jamais avoir été vraiment aimée. Et elle me lisait tout, impitoyable. Jusqu’à ce que je finisse par me lever, à 5h, incapable de supporter ça. Oh, mon amour, je te rassure : je sais bien que ce n’étaient que des cauchemars, que tu ne trichais pas, que même ce que tu me cachais, tu le faisais pour me protéger. Tu étais devenu tellement anxieux, depuis qu’on avait été menacés de mort, les enfants et moi, à cause des histoires de usenet. Tu cloisonnais tellement tout – sans doute est-ce le lien avec les cloisons de la salle de jeux, surtout que c’est elle que nous allons commencer à vider de tout le matos informatique, jeudi.Si quelque chose de toi a survécu, mon amour, sois rassuré : je sais que tu m’aimais, je ne cesse de le lire et de le relire dans les rares SMS qui me restent de toi.

C’est horrible, tu sais. Je ne peux pas m’empêcher de te chercher sur le web, comme si j’allais te retrouver en sachant ce que tu faisais sous tes diverses identités. J’ai vu qu’une de tes premières contributions sur les métavers avait consisté en une modélisation de l’île de la Réunion – là où nous nous sommes rencontrés. Tu étais une des « scripteuses » du staff. Il n’y a plus grand-chose – c’est déjà la préhistoire des univers 3D, mais c’était vraiment chouette, tu sais. Mais on ne trouve quasiment rien en tapant ton nom, jamais rien sur moi, sur nous. Oui, je sais, mon chéri, je sais pourquoi – mais si tu savais ce que j’aimerais trouver ne serait-ce qu’une allusion. C’est idiot, c’est idiot, c’est idiot. Comme si j’avais besoin de ça. Comme si j’avais besoin de lire un « je t’aime » que je n’avais pas déjà lu. Comme si ce nouveau « je t’aime » pouvait effacer l’affreuse réalité qu’il n’y en aura jamais, plus jamais de nouveau. Tous les « je t’aime » ont été dits. Il faudra bien s’en contenter.

Il faut aussi que j’en finisse avec les questions du genre « mais pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ? La Réunion, c’était nous deux, après tout, et j’aurais bien aimé participer à tes petits jeux ». C’était ton boulot (c’est d’ailleurs toujours comme cela que tu le présentes, quand tu en parles à quelqu’un) et tu ne voyais pas l’intérêt de parler de ça avec moi. Après tout, quand je rentrais de mes cours, je ne te racontais pas non plus quels thèmes j’avais abordés précisément, je ne te lisais pas mes cours – alors que, comme toi dans tes créations, je parlais souvent de toi, ou des enfants, ou d’éléments de notre vie, pour illustrer les idées que je développais. Toi et moi avons fait exactement pareil, mon chéri. Sauf que tu étais plus parano que moi, et que cela te faisait adopter le pseudonymat comme protection. Et que tu écrivais tout par avance sur ton traitement de texte, alors que moi, dans mes forums RP, j’écrivais tout directement, au fil de la plume. Quand j’enfilais mon costume de matriarche des amazones d’Elwen, c’était sur Elwen. Quand tu enfilais tes costumes SL, tu l’écrivais d’abord dans tes fichiers perso… Cela fait un choc, tu sais, quand on découvre ça d’un seul coup. Je comprends pourquoi tu voulais utiliser les vacances de Noël pour me parler, pourquoi tu me disais que tu étais heureux de t’avoir rien que pour toi, pour pouvoir me montrer des trucs et me prouver à quel point tu m’aimais. Tu ne te cachais pas de moi (sinon, tu n’aurais pas laissé ces fichiers sur ton ordi, avec le seul de tes mots de passe que je connaissais par cœur !), tu as même voulu, à une époque, me présenter SL. Tu me cachais, tu nous cachais des autres. Au cas où.

C’est dur, mon amour, tu sais. C’est tellement dur, sans toi. Mon crétin de cerveau parano bâtit des explications débiles en lieu et place des preuves d’amour que je devrais y voir, et que tu n’as pas eu le temps de me montrer. Je hais Internet, en ce moment. Je hais cette illusion que je vais t’y retrouver, cette obsession qui me prends de t’y chercher, même dans les commentaires que tu as laissés sur amazon, ce chagrin de voir que tu ne parles jamais de moi, alors que je sais très bien pourquoi… Je hais les machines que je vois dès que je relève la tête dans le bureau. Je hais ton fauteuil vide, en face de moi. Je hais ton bureau rangé pour que les copains, quand ils viendront, puisse reprendre la main sur le réseau, le reconfigurer pour qu’il n’y ait pas dix mille trucs à gérer. Je voudrais y voir ton bordel, les câbles partout, les petits papiers griffonnés, gribouillés, que seul toi parvenais à relire – et encore. Je voudrais pouvoir me demander, avec un rien de jalousie, pourquoi tu souris à ton écran. Je veux que tu sois là, Stef, je veux que tu sois là – je n’en peux plus sans toi. Sans toi, mais avec ton absence visible partout, avec ce matériel partout, que je ne sais pas utiliser, mais que tu avais parfois acheté pour moi – l’imprimante 3D, pour me faire des figurines. Et dire qu’il n’en reste aucune parce que Coralie les a utilisées pour un jeu avec ses copines, genre pêche à la ligne sophistiquée… on avait dit oui, car on aurait bien le temps d’en refaire, pas vrai ?

Ne t’en fais pas, mon amour. Ça va aller. C’était juste une mauvaise nuit. C’est juste un mauvais moment. On me dit que la première année est la pire. Ou les cinq premières, c’est selon. On verra bien. Pour le moment, je me sens comme une vieille serpillère mal essorée qu’on aurait lacérée à coup de poignards dans une crise de folie. Oh, bien sûr, je fais semblant. Je fais des jardins de fées. Je regarde Kaamelott avec Coralie le soir, et la saison 2 des Mystérieuses Cités d’Or le week-end quand les garçons rentrent. Je conduis. Je souris même parfois. Il m’arrive même de rire. Mais j’ai le cœur en cendre, mon amour. J’ai l’impression de n’être plus personne. J’espère que le printemps va s’installer, qu’il va faire beau, que je vais pouvoir préparer ton lieu. Dis, ça te plairait, une roseraie ? Je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de faire une roseraie pour toi. Je t’aime, trésor. Je t’aime tellement.

A la manière de Georges Moustaki

Encore une chanson qui m’a trotté dans la tête toute la nuit dernière avec des paroles différentes de celles d’origine. Tu sais comment je pense, mon amour : en mots uniquement, jamais en images ou en sensations. Quand je me couche le soir et que je ferme les yeux, je ne peux même pas revoir ton visage, ton sourire, ton regard aimant. Je ne peux pas me remémorer ton odeur, me rappeler les sensations de ta main dans la mienne – juste la douleur de ton absence, le sentiment de vide. Et là, les mots surgissent, souvent sur l’air d’une chanson qui évoque le thème de l’amour ou de la séparation. Cette nuit, je me suis mise à penser à tout ce que j’aurais aimé te dire, à tout ce que j’aurais voulu te demander, et c’est Moustaki qui s’est imposé, avec l’idée qu’Il est trop tard… J’avais oublié au réveil, car j’ai bien peu dormi, mais voilà qu’elles me reviennent, ces paroles, alors que j’étais sur le point de monter me coucher. C’est donc elles que je couche sur le papier, ou plutôt sur l’écran, avant qu’elles ne s’enfuient elles aussi, comme toi, comme toi, comme toi – tiens, je sais déjà ce qui me trottera dans la tête cette nuit.

Pardon, donc, Georges, pour cette réécriture de ton si beau texte, mais j’ai besoin de me libérer de ces mots.

 

Pendant que je dormais, pendant que je rêvais
J’aurais dû te parler, il est trop tard
Mes espoirs étaient vains, je croyais à demain
Passait passait le temps, nous n’en avions plus pour longtemps

Pendant que je t’aimais, pendant que je t’avais
Ton souffle s’enfuyait, il est trop tard
C’était si inouï, que je n’ai pas compris
Passait passait le temps, nous n’en avions plus pour longtemps

Si j’ai parfois rêvé de plus de liberté
Mon cœur s’y est brisé, il est trop tard
C’était toi mon salut, sans toi je n’en veux plus
Passait passait le temps, nous n’en avions plus pour longtemps

Pourtant je vis toujours, et je pleure notre amour
Je serre fort dans mes bras nos trois lascars
Nos enfants qui pleuraient, pendant que tu mourais
Passe passe le temps, la douleur durera longtemps.

Pendant que je chantais, pendais que je t’aimais
Pendant que je rêvais il était encore temps…

A la manière de Félix Leclerc

Aujourd’hui, mon amour, je n’écrirai rien de factuel sur toi, sur moi, sur nous. La journée a été longue, et je suis fatiguée. Mais toute la journée, j’ai eu cette chanson de Félix Leclerc qui m’a trotté dans la tête, avec des paroles qui s’imposaient à moi comme une évidence, alors je le mets sur ce site avant de tout oublier.

 

C’était un petit bonheur
Que j’avais rencontré
Il était tout en pleurs
Sur l’coin d’un canapé
Quand il a pu parler
Il m’a tout raconté
Ses fantômes, ses émois
Ses démons, ses effrois.
J’avais des boucliers pour me protéger des tocades
Jamais j’n’avais aimé, parce que l’amour, quelle panade !
Il était si meurtri, si démuni, qu’en un murmure
Malgré mes vieilles peurs, il s’est lové sur mes blessures.

Devant mon p’tit bonheur
J’ai baissé pavillon
J’ai dit:  » Faut pas qu’il meure,
Viens-t’en dans ma maison ».
Alors le p’tit bonheur
A fait sa guérison
Après bien sûr des pleurs
Des r’chutes, des rémissions.
Ma solitude, ma peur des hommes, mon mal, tout fut oublié,
Ma vie d’fille esseulée, j’avais dégoût d’la continuer,
Quand il pleuvait dehors ou qu’même lui m’faisait des peines,
J’prenais mon p’tit bonheur et j’lui disais: « Y’a qu’toi que j’aime ».

Mon bonheur a fleuri,
Il a fait trois surgeons.
C’était le paradis
En beaucoup plus fripon.
Mais un matin maudit
Frappé par le destin
Mon bonheur est parti
Pendant qu’j’lui t’nais la main
J’eus beau le supplier, le cajoler, lui dire « je t’aime »,
Lui montrer le grand trou qu’il me faisait au fond du cœur,
Il était déjà loin, bien au-delà des joies, des peines,
Comme s’il ne pouvait plus s’arracher à l’ultime Ailleurs.

J’ai bien pensé mourir,
Pourquoi vivre sans lui ?
Sans sa main dans ma main,
C’était toujours la nuit.
Mais il restait Romain
Antoine et Coralie
Enfin que j’me suis dit:
« Il me reste la vie ».
J’ai repris mes crayons, mes plantes grasses et la cuisine,
Et j’essaie d’réapprendre comment on fait pour être heureux
Mais quand j’vois un vieux couple, main dans la main, qui se taquine
Je fais un grand détour ou bien je me ferme les yeux…(Bis).