Une mini-conférence où je n’étais même pas…

Pour toi qui n’étais pas là, pour moi qui n’y étais pas non plus, pour ceux qui auraient du temps à perdre, voici le texte de la mini-conf de 20 mn sur le travail de deuil que j’étais censée présenter aux Rencontres de Sophie, et que Jean-Michel Vienne, Professeur Émérite à l’Université de Nantes, a eu la gentillesse de proposer de lire. Évidemment, je ne l’aurais pas prononcée exactement comme ça, puisque je fais toujours mes conférences sans note, mais bon, ça donne quand même une idée. Merci, Jean-Michel, pour t’être proposé avant même d’en lire le contenu, et merci aussi pour tes mots d’amitié, lorsque tu as compris que ce n’était pas là un pur exercice intellectuel.

Je suppose que je viole 498 lois sur la propriété intellectuelle en la mettant ici avant sa publication officielle, mais j’assume. Donc, voici la chose.

Le travail de deuil

INTRO

J’ai longtemps hésité à prendre en charge cette conférence dont j’ai pourtant proposé moi-même le sujet, car il n’est pas simple de philosopher sur le vécu, surtout sur le vécu intime, surtout sur un vécu aussi intime que le deuil de son conjoint.

Mais c’est justement le thème général de cette année, la fin du travail, avec son point d’interrogation si essentiel, qui m’incite à tenter l’expérience, je dirais même : à relever le défi. Car finalement, traverser une telle épreuve, n’est-ce pas se demander si ce sentiment de fin en aura lui-même une ? N’est-ce pas aussi regarder d’un oeil profondément perplexe (et un rien agacé) ceux qui vous exhortent à faire votre deuil, comme si l’on était moindrement agent dans l’histoire ? J’ai tout perdu, qu’est-ce que je peux y faire : vous voulez que je bosse, en plus ?

Mais ceux qui ont fait du latin le savent : la préposition « de », en français, est ambiguë. Quand je parle du cadeau de Pierre, est-ce que j’évoque celui qu’il a fait, ou celui qu’il a reçu ? Il en va de même pour le travail de deuil. Est-ce vraiment moi qui agis, quand je fais mon deuil ? N’est-ce pas lui qui me travaille, qui fait de moi un être endeuillé, fait par, et non faisant son deuil ? Et quand je dis qu’il me travaille, en quel sens faut-il l’entendre : suis-je sa victime, ou la pâte qu’il modèle – et pour en faire quoi ? Une nouvelle vie, comme dans le travail d’enfantement, ou un Moi diminué, comme dans le travail d’érosion ?

Voilà donc ce qui sera le fil directeur de notre réflexion : tenter d’élucider cette énigmatique expression de « travail de deuil », qui semble pouvoir recouvrir toutes les acceptions du terme, de l’épreuve subie sans fin, au processus à la fin inéluctable, en passant par l’activité qui en vise sa propre fin. Que me fait le deuil ? Que dois-je faire ? Se fera-t-il de lui-même, avec le temps ? En verrai-je la fin ? Autant de questions lourdes d’enjeux et auxquelles je vais tenter de répondre sans (trop) tomber dans le pathos.

 

CE QUE NOUS FAIT LE DEUIL…

Que le deuil nous travaille semble à la fois une évidence et une aberration. Car enfin, nous savons bien que nous sommes mortels, et cela ne devrait pas nous surprendre qu’autrui, même notre autrui à nous, puisse mourir. Nous savons bien aussi que le monde est rempli de contingences, et que cette mort peut survenir à tout instant. Les Anciens le disaient déjà : mors certa, hora incerta. Comme se le demandait avec justesse Jankelevitch dans La mort, « depuis qu’il y a des hommes, et qui meurent, comment le mortel n’est-il pas encore habitué à cet événement naturel et pourtant toujours accidentel ? Pourquoi est-il étonné chaque fois qu’un vivant disparaît, étonné comme si pareil événement arrivait pour la première fois ? ».

C’est simple. Ce que nous connaissons, dit-il, c’est essentiellement la mort à la troisième personne : on meurt, les hommes sont mortels, tout ce qui vit meurt. Il s’agit là d’une mort anonyme, abstraite, naturelle et banale, celle que l’on voit dans les faits divers, les annonces nécrologiques et les cimetières. Ce que je sais aussi, même si au fond je n’y crois pas vraiment, c’est que JE mourrai… mais je ne vivrai pas cette mort, je ne serai plus là pour m’en soucier. Cette mort à la première personne est donc finalement tout aussi impersonnelle que la mort à la troisième personne. Au point que si l’on s’arrêtait là, on pourrait tomber d’accord avec Epicure : la mort n’est rien pour nous.

Mais le deuil, ah le deuil… C’est la rencontre soudaine et douloureuse avec la réalité de cette abstraction. C’est la mort à la deuxième personne, celle où l’on se réalise vraiment mortel en se découvrant amant de mortels. Selon les termes d’André Comte-Sponville, elle s’intercale entre la mort à la première et la mort à la troisième personne, ce qui la fait sortir à la fois d’une subjectivité indifférente et d’une abstraction anonyme : elle devient objective, puisqu’extérieure, mais sensible, puisqu’éprouvée chaque jour par le sujet dans la réalité de l’absence. Elle ne se conjugue plus au présent intemporel du « tout le monde meurt », ni au futur imprécis du « je mourrai », dans ce temps ambigü, à la fois datable et durable, qu’est le passé composé : il y a un an, tu es mort ; aujourd’hui, tu es TOUJOURS mort. Ta mort participe, au passé, à qualifier mon présent.

Travail, douleur, écartèlement. Montaigne en parle magnifiquement dans Les Essais, qu’il n’écrit finalement que pour sublimer la mort de son ami La Boétie. « Depuis le jour que je le perdis, je ne fais que me traîner languissant ; et les plaisirs mêmes qui s’offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout, et il me semble que je lui dérobe sa part ». L’homme, ne l’oublions pas, est un animal néotène, en devenir, qui naît inachevé et se construit à travers sa relation à autrui – que ce soit le proche, le héros de notre adolescence, la mère, le conjoint, l’enfant, M. Spock ou la princesse Leia. Aussi le deuil ne marque-t-il pas seulement la perte de l’autre, mais une discontinuité fondamentale, une amputation du moi. Comment comprendre, sinon, cette peine éprouvée à la mort d’un acteur aimé, d’un chanteur adulé, alors même que nous ne les connaissions pas personnellement ? Le deuil crée une plaie ouverte au sein du Moi, qui en vient à s’en vouloir d’éprouver encore du plaisir, à culpabiliser d’être encore en vie ou à se déprécier – parce qu’après tout, il me manque, et je ne peux plus lui manquer…

Voilà pourquoi Hegel, que d’aucuns considèrent comme le premier penseur moderne de la mort désacralisée, de la mort en tant que fin, parle d’une « conscience endeuillée », qui découvre soudain ce qu’elle a au fond toujours su, et toujours nié, à savoir que le Réel n’est pas le terrain de jeu de nos désirs, mais cette force qui nous dit non, et souvent de manière définitive. Ce travail du deuil, celui qu’il fait sur nous, qu’il nous fait, c’est finalement ce douloureux passage au sérieux, à l’âge adulte, sans doute encore plus difficile aujourd’hui, dans une société qui fait tout pour empêcher ce ressenti individuel de la mortalité, quitte à la donner en spectacle ou à en faire un jeu. Comme le dira Heidegger, nous découvrons qu’ « on est toujours assez vieux pour mourir ». On entre en souffrance, dans les deux sens du terme : douleur et attente. Comte-Sponville dira que le deuil est une souffrance qui attend sa conclusion.

Mais qu’en est-il alors des veufs qui se remarient, des orphelins qui réussissent, des parents éperdus qui se retrouvent ? Est-ce juste « une question de temps » ? Peut-il y avoir une conclusion à la souffrance, si on se contente de l’attendre sans rien faire ?

 

CE DEUIL QUE L’ON FAIT…

L’expression « faire son deuil », de même que ce « travail de deuil » dont nous parlons, sont empruntés à un article de Freud, intitulé Deuil et Mélancolie, dans lequel il différencie le deuil « normal » du deuil pathologique. Même si l’expression, sous sa plume, désignait clairement le travail que fait le deuil, la vulgate actuelle l’a récupérée pour nous exhorter à sortir du deuil, à oeuvrer de toutes nos forces pour mettre fin, par notre travail, à cette zone de turbulences. Nous sommes une société où l’on ne porte plus le deuil, mais où on le fait, où il faut se donner de la peine, au lieu de le laisser en souffrance. Cela pourrait sembler absurde, à première vue. Pourquoi se donner de la peine ? N’en a-t-on pas déjà assez comme ça ? C’est à ce stade que nous allons devoir faire preuve d’une grande rigueur conceptuelle.

Tout travail commence et se justifie par la souffrance : il faut cultiver la terre, ou chasser, pour ne pas souffrir de la faim ; il faut des médecins pour moins souffrir de nos maladies ; des enseignants pour ne pas souffrir de l’ignorance. Nous travaillons parce que nous souffrons de nos incompétences, de nos insuffisances d’animaux sans instinct. Nous travaillons parce que nous souffrons, et pour moins souffrir. Pour transformer une souffrance de patient, qui subit ses insuffisances, en peine d’agent, qui consent à faire des efforts pour y remédier. Mais de quelle incompétence souffrons-nous, dans le cas du deuil ? Freud le dit en une formule lapidaire : « nous ne savons renoncer à rien ». Pour le dire autrement, parce que nous sommes des animaux symboliques, qui vivons dans la représentation et dans les mots bien plus que dans la réalité objective, le temps n’efface rien de ce qu’il emporte. Au point que l’on en vient, paradoxalement, à sentir le mort plus présent qu’avant, et que toutes les spiritualités du monde résonnent de la voix et des pas des défunts.

Mais travailler, disions-nous, c’est justement se donner de la peine pour dépasser notre incompétence première, et la souffrance qu’elle génère. Oublions un instant l’expression pour nous concentrer sur les termes. La peine, ce n’est pas la souffrance que nous évoquions tout à l’heure : c’est en quelque sorte une douleur apprivoisée, que l’on vit plus qu’on ne la subit, que l’on s’est appropriée et que l’on accepte au lieu de tenter de la fuir – c’est très précisément ce que désignait le vieux français dol, qui a donné le mot deuil. Oui, c’est bien à moi que ça arrive, non, ce n’est pas un mauvais rêve, non, il ne reviendra pas, oui, c’est normal que j’aie mal, même si la société m’exhorte à reprendre le travail, à avancer, à prendre du recul, dans une sorte de double mouvement schizophrénique où l’on finit par craindre de se rencontrer soi-même à mi-chemin. Le premier travail, comme dans tout travail, consiste à s’accommoder du principe de réalité : les choses ne se font pas en claquant les doigts et le Réel n’a pas l’obligeance de se conformer à nos désirs. La souffrance, nous allons la subir, que nous le voulions ou non. La peine, c’est à nous de nous la donner. Et il faut d’abord l’entendre au sens premier du terme : il faut s’offrir le temps d’avoir mal, s’accorder le droit de pleurer, s’autoriser à être faible.

Il faut donc aussi prendre au sérieux l’expression dans son ensemble. Dans notre société où à peine clos les yeux du défunt, on vous tend la liste des démarches à effectuer et où l’on vous demande de prendre des décisions cruciales (enterrement ou incinération ? quelle compagnie avez-vous choisie ? où voulez-vous que le corps soit gardé ?), s’offrir le luxe de la douleur, ce n’est pas si simple. Cela suppose de quitter à la fois ce sentiment d’irréalité où l’on se sent presque anesthésié et cette souffrance indicible qui nous paralyse. Et pour cela, il faut se donner de la peine – ne pas faire comme si, mais ne pas non plus ne rien faire. Se lancer des défis, dans l’espoir de se rattraper au passage. Les relever, dans l’espoir de se relever. Se projeter, pour éviter de s’enfermer dans le statut de victime. Une heure occupée, c’est déjà une victoire. En somme, comme tout travail, le travail de deuil est une ruse avec le Réel, capable de transformer la douleur en simple peine où le défunt n’occupera plus la totalité de notre pensée, mais où l’on aura réussi à mettre en place, selon la belle expression d’Alexandre Lacroix dans le numéro de Philosophie Magazine consacré au sujet, « une sorte de compagnonnage heureux avec son mort ».

Le deuil est donc bien un travail, une activité pénible destinée à se libérer de la souffrance, presque un chantier – de reconstruction. Jadis, c’était toute une communauté qui accomplissait ce travail, à travers des rites et des rythmes socialement définis. Aujourd’hui où la mort est devenue une affaire privée, presque cachée, qui s’affronte le plus souvent dans l’anonymat de l’hôpital ou des urgences, on pourrait croire que nous l’avons oublié. Mais en fait, nous l’avons juste professionnalisée, comme tant d’autres activités qui relevaient auparavant du lien social : nous avons fait de l’accompagnement du deuil un métier. On pourrait penser aux cellules psychologiques qui aident les survivants en cas d’attentat, de suicide, de mort violente et inattendue ; on pourrait penser à la question récurrente (et agaçante) que subissent tous les endeuillés qui ont le toupet d’afficher leur chagrin : « est-ce que tu es suivi(e) ? ».

Pourtant, on comprendra aisément que le deuil ne puisse pas être un travail au sens classique du terme. Il suffit pour cela d’imaginer le dialogue suivant :

– Et ce deuil ?

– J’y travaille !

pour comprendre le ridicule d’une telle généralisation. Aussi grands soient mes efforts pour me réinventer après la perte d’un être cher, il y a toute une dimension du processus qui semble m’échapper, comme si « ça » travaillait malgré moi.

 

CE DEUIL QUI SE FAIT…

Aurions-nous donc sous-estimé les effets du temps ? Ou, peut-être, le deuil ne serait-il devenu un travail, un effort, que parce que notre société si avide d’efficacité et de productivité ne laisse plus le temps au phénomène d’opérer de lui-même ? On pourrait illustrer ce changement d’époque en rappelant un passage de Freud, toujours dans Deuil et Mélancolie : « il est très remarquable qu’il ne nous vienne jamais à l’idée de considérer le deuil comme un état pathologique et d’en confier le traitement à un médecin, bien qu’il s’écarte sérieusement du comportement normal. Nous comptons bien qu’il sera surmonté après un certain laps de temps, et nous considérons qu’il serait inopportun et même nuisible de le perturber ». Autre temps, autres moeurs : comme nous le disions précédemment, le médecin, et les médicaments, sont devenus des acteurs à part entière du deuil. Interférons-nous ici avec un processus naturel de transformation de la conscience – un travail au sens du travail du bois ou du travail d’érosion ?

A la fin des années 1960, la psychologue suisso-américaine Elisabeth Kübler-Ross a tenté de définir ce processus, en développant un modèle en cinq étapes qui est presque sacralisé dans l’opinion commune. Il y aurait d’abord le déni, durant lequel on refuserait la réalité de la perte, puis la colère, où l’on en voudrait au monde entier de cette injustice qui nous frappe, puis la négociation, où nous tenterions de trouver un compromis avec la réalité, suivie de la dépression quand nous réaliserions l’impossibilité de ce compromis, et enfin de l’acceptation, qui serait la sortie du deuil. Ainsi, même si la durée de ces étapes peut varier et que des retours en arrière ne sont pas impossibles, chaque endeuillé traverserait finalement le même cheminement, indépendamment des circonstances de la perte et de la personne disparue. Cette croyance est profondément enracinée dans l’opinion, mais très critiquée à la fois par les victimes de deuil et les spécialistes en la matière.

Commençons par de la pure logique. Perdre ses parents alors qu’on est déjà adulte ne peut pas générer les mêmes affects que perdre son conjoint alors qu’on est encore jeune, ou perdre brutalement un enfant en pleine santé, alors qu’on se sent soi-même décliner. Il ne s’agit pas ici d’établir une échelle des chagrins, comme s’il y avait des deuils plus faciles à vivre que d’autres, mais simplement de reconnaître le lien entre les émotions et les représentations. L’émotion que l’on éprouve face à un événement dépend directement de ce à quoi l’on s’attendait. Or on ne s’attend pas à vieillir avec ses parents, ou à survivre à ses enfants, ou à vieillir seul quand on est heureux en ménage, ou à achever cette vie de couple sur un malentendu, si l’on a l’habitude de beaucoup dialoguer. De la même façon, il est sans doute plus difficile aujourd’hui de prendre au sérieux le « jusqu’à ce que la mort vous sépare » qu’on ne le faisait au moyen-âge. Autant dire que le deuil ne peut être qu’un chemin singulier, dont les étapes sont propres à chacun, à chaque individu, à chaque culture, à chaque époque. Une étude de 2007, portant sur le suivi de 233 personnes en deuil, sur une durée de deux ans, a ainsi conclu non pas à des étapes communes à toutes les expériences, mais à un chevauchement d’états émotionnels très diversifiés, allant de la culpabilité au soulagement, sans nécessairement inclure de colère ou de déni. « Selon moi, en déduit Alain Sautéraud, alors en charge de l’expérience, la chronologie du deuil est parfaitement individuelle et essentiellement corrélée aux circonstances de la perte mort annoncée ou brutale, sujet jeune ou plus âgé ».

Qui dit chronologie individuelle dit toutefois chronologie. Si le temps fait son oeuvre, si « ça travaille », c’est que tout simplement, à moins de se laisser soi-même mourir de chagrin, il va falloir respirer, manger, se confronter avec la réalité, avec un monde extérieur qui nous est devenu étranger. Nadine Beauthéac parle ainsi de « temps du deuil ». Le premier est celui du choc, durant lequel seules les habitudes nous sauvent de l’anéantissement. Le deuxième, qui peut durer de quelques mois à plusieurs années, voire toute la vie dans le cas de la mélancolie, est celui de grande souffrance, où l’on doit se forcer à continuer, où toute l’existence repose sur la seule volonté. Puis vient le troisième, qu’elle appelle « le deuil intermittent », celui où le désir de vivre refait timidement surface et où l’on parvient à retrouver du plaisir et même du bonheur, sans exclure des moments de désespoir, de colère ou de culpabilité. Et elle ajoute : « si le temps de la grande souffrance a une fin, le deuil en tant que tel n’en a pas ». Certes, il existe bien un processus psychique par quoi la réalité finit par l’emporter sur l’insupportable et qui nous permet d’apprendre à vivre malgré tout. Mais comme le disait Derrida, « la mort de l’autre, surtout si on l’aime (…) déclare chaque fois la fin du monde en totalité ». Le deuil est un travail sans fin, parce qu’il nous fait naître à chaque fois dans un nouveau monde dans lequel il faudra tout recommencer.

On pourrait ajouter à cela qu’il y a une marge entre retrouver la joie de vivre et trouver la joie de revivre. Si la première peut probablement revenir au fil des mois et des années, parce que nous sommes des êtres sensibles capables de jouir des petits plaisirs malgré les grands chagrins (ce qu’on appelle aujourd’hui la résilience), il faut en revanche vouloir revivre pour que cela soit possible. Car même si l’on a tendance à dire que la vie nous offre des opportunités, encore faut-il les provoquer, les voir et les saisir pour qu’elles soient plus que de simples virtualités. C’est ainsi à chacun de décider ce qu’il fera de son deuil. Et c’est aussi en cela, nous dira la société, qu’il s’agit bien d’un travail : au sens où l’existence à venir, qui ne sera plus jamais la même, découlera de nos projets. Et que sans projet, nous ne travaillerons qu’en pure peine, et nous n’aurons aimé qu’en pure perte. Mais n’est-ce pas parce qu’il se donne toujours en toute perte que, précisément, l’amour est un sentiment plein de noblesse ?

 

EN GUISE DE… CONCLUSION (ou pas ?)

Que conclure de cette analyse ? Je vais me permettre, à ce stade, de porter un jugement personnel. Je n’aime pas l’expression « faire son deuil ». Elle semble nous suggérer d’enterrer le passé en même temps que le mort, de tourner la page, de passer à autre chose, comme si nous étions forcés par quelque nécessité à reprendre le cours de notre existence, à réinvestir notre désir dans de nouveaux objets, pour parler comme Freud – injonction sociale et non pas nécessairement désir personnel. La récupération de Freud et de Kübler-Ross a conduit à une sorte de religion de la résilience où l’on en vient à reprocher aux endeuillés de ne pas reprendre le cours de leur vie, comme si rien ne s’était brisé à jamais. Le psychanalyste Jean-Bertrand Pontalis voyait dans ce reproche implicite l’un des signes du triomphe idéologique d’une pensée économique de l’optimisation. On reproche à ceux dont le deuil est interminable de ne pas revenir à la réalité. Mais n’est-ce pas tout le contraire ? N’est-ce pas ceux qui ne jurent que par la résilience et par l’efficacité du travail de deuil qui nient la Réalité, qui veulent au plus vite se réenfermer dans cette illusion moderne d’une vie où la volonté, associée au désir, peut triompher de tout ? « N’oublie pas que comme existant, tu connais la perte », disait Kierkegaard. Montaigne, quant à lui, affirmait que la mort le « prendrait nonchalant, et cultivant ses choux, et nonchalant aussi de son jardin imparfait ». Je ne veux pas faire mon deuil, oublier cette belle douleur d’avoir aimé en pure perte, et pour mon plus grand profit. Pour l’instant, je fais avec mon deuil. Et je pense même commencer à faire quelque chose de mon deuil, à le transformer en une force dont je ne sais pas le moins du monde où elle me conduira. Sans doute pas à écrire les Essais – je ne suis pas Montaigne. Mais une petite conférence, c’était déjà un grand défi.

 

 

Aujourd’hui…

L’avantage d’avoir travaillé sur une conférence portant sur le travail de deuil, mon amour, c’est que je sais maintenant qu’il n’y a guère que la vulgate pour croire encore aux fameuses cinq étapes formalisées par E. Kübler-Ross, qui s’est d’ailleurs ensuite intéressée au voyage astral et à ce genre de choses. Que la plupart de ses collègues considèrent que le deuil est un chemin singulier et que même si l’on peut sortir de la grande souffrance, on ne « fait [pas] son deuil ». Que même Freud, à qui l’on doit l’expression, dans le fameux article Deuil et mélancolie, avait une position bien moins tranchée dans les faits, et qu’il reconnaissait dans une lettre à l’un de ses amis psychiatres qui venait de perdre sa fille, qu’il y avait de l’insubstituable, et que tout deuil prolongé n’était pas nécessairement pathologique. Que Pontalis va même jusqu’à considérer que cette injonction de la société aux endeuillés, cette religion de la résilience, n’est qu’un signe de plus de l’idéologie libérale, de la pensée de l’optimisation. Plutôt que de les culpabiliser ou de leur dire que « ça va aller », pour bien mettre l’accent sur leur faiblesse actuelle, on ferait bien de leur faire lire un peu les résultats actuels des recherches, et non des conneries qui remontent à un demi-siècle dans le meilleur des cas.

Aujourd’hui, ça ne va pas, tu sais. Je ne sais pas pourquoi aujourd’hui. Peut-être parce que les garçons vont être absents deux semaines. Peut-être parce que Coralie va partir en voyage scolaire et que ce sera un avant-goût de l’après, quand je serai toute seule avec le souvenir de toi. Peut-être parce que je reçois plein de papiers qui demandent les coordonnées, les signatures, les numéros des deux parents. Ou peut-être pour rien, juste parce que bordel, c’est NORMAL que je n’aille pas bien, que tout le monde me gonfle à me demander si ça va, que j’en ai plein le cul de répondre « on fait aller », avec un sourire de circonstances, pour ne pas tabasser le prochain qui demande. Oui oui, je sais, ce n’est pas de leur faute, ils font ça parce qu’ils sont gentils et qu’ils s’inquiètent pour moi. Et aussi parce que je donne bien le change, que je plaisante, que je fais des jeux de mots à la con, que je rigole. Mais je ne vais pas bien, non. Et cela ne signifie pas que je sois dépressive ou mélancolique, Ducon. Ni que j’ai besoin d’être suivie. Juste que je suis triste. A en pleurer. Que j’ai envie d’être dans le jardin, de marcher sans avoir à penser au boulot, aux copies, mais que je ne peux pas. Parce que, n’est-ce pas, il faut reprendre une activité normale, et ça ne peut faire que du bien… on ne sait jamais, sinon, on pourrait penser. C’est dangereux, ça, penser, ouhlala. Relisez Montaigne, les gars, il dit comment on peut s’en sortir, lui.

Oui, je suis vener. J’en ai marre. Et si je pouvais te ressusciter, je te foutrais une beigne rien que pour te punir d’être mort. Parce que tu me manques. Et que moi, je ne peux même pas te manquer. Dire « j’aurais voulu mourir à sa place », ce n’est pas du tout de l’abnégation, et encore moins une preuve d’amour, vous savez, chers amateurs de mélo et de romance : c’est du pur égoïsme. Je n’aurais pas voulu mourir à ta place, parce que dans ce cas, c’est toi qui aurais ressenti ce que j’éprouve aujourd’hui, et que personne ne peut souhaiter ça à quelqu’un qu’il aime. Et j’espère qu’il n’y a pas de vie après la mort, ou bien, s’il y en a une, que l’âme n’échappe pas au corps encombrée des sentiments du vivant. Car si cela était, cela signifierait que tu me vois pleurer, là, que tu en sais la cause et que cela te rend malheureux. S’il y a un Dieu, il faudrait que ce soit un sacré sadique pour imposer une chose pareille aux défunts.

J’ai continué à avancer, tu sais. La seule chose qui me plairait, dans l’idée d’une vie après la mort, ce serait que tu puisses voir la roseraie prendre forme, entendre la musique des carillons, sourire en reconnaissant la thématique des statuettes. Mmmmh, ça peut sourire, une âme ? Bon, on s’en fout. Disons que oui, pour les besoins de la Cause. Durant les congés, j’ai réussi à me sentir bien, l’espace de quelques jours, parce qu’on pouvait sortir de nouveau, s’occuper du terrain. Vraiment bien, je veux dire. Je suppose que le retour du sale temps est pour quelque chose dans ma rechute actuelle. Sans compter la trachéite et la fièvre, évidemment. Mais je vais tenir bon, chéri. J’attends des nouvelles de l’entreprise qui va monter le meuble sur la mezzanine. Comme ça, je pourrai travailler au cabinet de curiosités, quand je ne peux pas aller dehors. Ah tiens, le clôturage du verger est commencé, aussi, et on va pouvoir mettre des petits Shropshire pour l’entretenir. Tu te rappelles ? C’est toi qui avais fait les recherches et trouvé cette race de mouton « spécial verger », ne mangeant pas les écorces.

Allons, je dois me reprendre. Mogwaï est inquiet, et les perroquets se demandent pourquoi je ne vais pas les voir, alors qu’ils m’entendent. J’aimerais être à même de n’avoir que la maison, le terrain, les animaux et les enfants en tête. De ne pas avoir le boulot en plus, qui me bouffe mon énergie et me détourne des seules choses qui, maintenant, me font du bien. Oh, j’aime toujours faire cours, quand j’y suis. Mais je n’ai plus envie d’aller au lycée, plus envie de préparer des trucs, encore moins de corriger… Le pire, c’est que du coup, je n’arrive pas non plus à faire ce qui me fait plaisir, parce que je culpabilise de ne pas bosser – tu me connais, hein. Tiens, un autre truc qui me déglingue, c’est sans doute la commission éducative à laquelle je vais devoir assister jeudi. Pour un élève de la classe dont je suis prof principale. Et qui, chez moi, a fait beaucoup d’efforts depuis Noêl. Juste pour être là. Parce qu’il a déjà trois ans de plus que les autres. Qu’il a des problèmes. PAS qu’il a besoin d’être éduqué, bordel. On ne pourrait pas appeler ça autrement, au moins ? Je ne sais pas, moi : commission d’aide ? cellule de soutien ? Et en tant que P.P., ça n’aurait pas été normal que je sois impliquée dans le truc, au lieu que ça vienne d’en haut ? Donc je vais fermer le clapet à ma conscience professionnelle et sortir un peu durant l’éclaircie. Cela me fera du bien. De toute façon, cet article est un gros capharnaüm sans la moindre structuration logique, alors que je l’arrête là ou ailleurs, ça ne changera pas grand-chose.

Je t’aime.

 

 

 

Un an…

Hier soir, presque ce matin, à l’heure où nous sommes partis pour les Urgences, il y a un an, j’ai allumé une bougie. Tu sais, l’une des bougies votives rouges que j’avais achetées pour une des fêtes, je ne sais plus quand. Une de celles qu’on a mises sur l’applique aux dragons que Romain m’a offerte. Je savais qu’elle brûlerait à peu près le temps qu’il faudrait.

Sur la bougie, j’ai gravé quelques mots. Je ne dirai pas lesquels : cela ne regarde que nous. Je l’ai placée sur la table basse, dans la chambre, devant notre lit. Cela me fait étrange de me dire que tu ne connais pas cette table, que tu ne l’as jamais vue. Mais je suis sure que tu l’aurais aimée. Autour de la bougie, j’ai disposé quelques objets symboliques. Quiconque m’aurait regardée aurait sans doute pensé que j’étais adepte de la Wicca ou de quelque ésotérisme de ce genre. Toi, tu aurais compris : nous avions souvent parlé du pouvoir des rituels, qui n’a rien que de très concret.

J’ai allumé la bougie. Oui, ne t’en fais pas, j’ai fait attention – hé, je suis petite-fille de pompier, tu ne crois quand même pas que j’allais oublier les précautions élémentaires juste parce que c’était hier, non ? J’ai allumé la bougie, j’ai éteint la lumière, je me suis allongée. En me mettant sur le dos, la tête surélevée par les oreillers, je voyais bien la flamme, à un peu plus de deux mètres de mes yeux. C’est impressionnant comme une si petite flamme peut éclairer une pièce.

Je l’ai regardée longtemps, sans rien faire, sans même vraiment penser. Parfois, une larme coulait sur mon visage. Juste comme ça. Sans véritable souffrance. Sans véritable chagrin. Juste le noir, juste le vide, éclairé par la flamme. Le silence. Envahissant. Ni angoissant, ni apaisant : juste là. Je crois bien que je me suis assoupie, par moments, par les heures sont passées étrangement vite, dans ce néant hors du temps. Le vieux truc de la rive et de la rivière, tu sais.

A un moment, la flamme a vacillé. Elle venait d’atteindre un certain niveau. Celui où j’avais glissé quelque chose dans la bougie. Quelque chose qui ne regarde que nous. Je sais qu’à ce moment-là, j’ai retenu mon souffle, car j’avais peur d’avoir fait les choses de travers, et que la flamme s’éteigne. Mais non : elle a vacillé, a dansé follement pendant quelques instants, puis elle a de nouveau repris de la vigueur. J’avoue que j’avais choisi l’heure un peu au hasard. Je n’ai plus un souvenir très clair de cette nuit-là. Je ne sais plus à quel moment j’ai cru que tu allais mourir avant que les enfants n’arrivent, à quel moment je t’ai supplié de tenir encore un peu. Même si tu étais inconscient, je ne voulais pas qu’ils ne te revoient pas vivant.

J’ai somnolé de nouveau. Je me suis réveillée vers 6h. La flamme commençait à diminuer. Comme les heures, la bougie s’était lentement écoulée, et les mots s’étaient effacés au passage, parce que tel est le destin des mots. J’ai regardé l’heure. Je me suis relevée et je suis allée m’asseoir au bout du lit, juste devant la bougie. Bien entendu, elle ne s’est pas éteinte d’elle-même à 7h. Les choses ne sont jamais précises à ce point. Alors, puisqu’elle continuait à briller crânement, la coquine, tout doucement, j’ai soufflé la flamme et je me suis autorisée à pleurer.

Cela fait un an.

Tant que ça ?

Si peu ?

Tu me manques. Tu nous manques tellement.

 

Écoute, écoute, écoute la réponse dans le vent…

Plus de neuf mois, maintenant, mon amour. Cela me semble incroyable. Incroyable que cela fasse si longtemps. Incroyable que cela soit si récent. Incroyable d’avoir réussi à survivre sans toi, en dépit du chagrin, de ce manque infernal que j’éprouve à chaque instant, de cette incapacité à accepter émotionnellement le « plus jamais » que me souffle ma raison. Dire que c’était un jeu entre nous, quand nous étions agacé pour une raison ou une autre par les dires ou les actes de l’autre.

– Grrrrrr…

– Kaï kaï kaï ! Je ne le ferai plus jamais plus jamais plus jamais…

Et cela nous faisait rire, comme des gamins…

J’ai repris le travail. A mon grand étonnement, je n’ai rien perdu de mes capacités de prof. Je peux faire cours comme avant, aborder les sujets les plus délicats sans sourciller, et même, parfois, puisque les élèves savent très bien ce qui s’est produit, te prendre, nous prendre en exemple pour illustrer un point abordé en passant. D’aucuns en concluent qu’avoir repris l’enseignement me fait du bien. Oui. Et non. C’est plus compliqué que ça. Parce que tu vois, quand je suis en cours, c’est presque « comme avant », j’en oublie presque ce fumier de cancer et cette saloperie de fulgurance et ta putain d’agonie. Alors je souris quand les élèves disent un truc rigolo, ou quand il se passe un truc chouette, en me disant qu’il faudra que je te le raconte. Il m’arrive même parfois, aux intercours, de prendre mon portable, avec en tête le SMS que je veux t’envoyer. Souvent aussi, quand je suis dans le car, j’ai un moment d’égarement, généralement quand je somnole au terme d’une journée chargée. Je soupire d’aise à l’idée que je rentre à la maison, que je vais te retrouver, qu’on va se faire un bon petit plat…

Non. Plus jamais plus jamais plus jamais.

Paf. Retour à la réalité. Cette saleté de réalité à la con. Si belle, pourtant, la saloperie. Avec ses fleurs qui sentent si bon, ses oiseaux qui chantent si beau, ses couleurs qui mentent si bien pour cacher la grisaille. Si quelque chose me sauve, ce sera sans doute mon amour du Réel. De ce Réel foisonnant qui, n’en déplaise aux blasés, dépasse en fantaisie les inventions les plus délirantes de notre imagination. Oh, bien sûr, sans toi, les sons semblent un peu plus tristes, les couleurs un peu plus ternes, les goûts un peu plus fades. Mais tu vois, cela les rendrait presque poétiques, un peu comme le brouillard transforme l’arbre mort de l’hiver en silhouette étrange et mystérieuse. Tu aimais ces paysages d’hiver. C’est même un peu pour eux que nous étions revenus en métropole, au lieu de nous installer à la Réunion comme nous l’avions un instant envisagé.

Est-ce que tu me manques ? C’est une question difficile. Le manque, bien sûr, est omniprésent : tes « je t’aime » me manquent, nos petites soirées me manquent, tes massages me manquent, tes petits plats me manquent… Mais toi ? Comment pourrais-tu me manquer, alors que tu es partout ? C’est très étrange, ce sentiment, tu sais ? Je ne sais pas bien comment l’expliquer. Un peu comme si je t’avais rêvé tout au long de notre existence commune, comme si tu n’avais ni plus ni moins de réalité qu’avant. Comme si te perdre signifiait juste avoir échoué à maintenir le rêve en continu. Je ne sais pas si ce que je dis a le moindre sens. De toute façon, le ressenti, ça se laisse peu domestiquer par la magie des mots. Essayons encore. Tu deviens comme l’arbre fantomatique de mon paysage d’hiver : tes contours s’adoucissent, tes aspérités s’estompent, ta réalité même n’a plus rien d’une évidence. Tu t’es si bien entremêlé à moi que je ne parviens plus à distinguer précisément où tu finis et où je commence.

Tu as tout fait pour, évidemment, mon amoureux de l’ombre, mon soupirant du clair-obscur. Il y a cet héritage mystérieux que tu m’as laissé, d’abord, toute cette facette de toi que je ne connaissais pas et que j’ai découverte avec stupeur d’abord, avec émerveillement ensuite. Il y a ce poème en trois D que tu as conçu pour moi, sans me le dire, en me laissant l’opportunité de le trouver, ou non, en partant à la découverte de ton avatar. Comme un ultime cadeau. Comme une réponse aimante et rassurante aux questions que j’aurais pu me poser. Il y a, aussi, tout ce dont tu m’as protégée dans les vomissures de la Fachosphère et que j’ai découvert en lisant le livre de Dominique Albertini et David Doucet. Pourquoi ne m’avais-tu pas parlé des nouveaux harcèlements que tu subissais ? Pour ne pas m’inquiéter, bien entendu – ce qui entre nous, mon adorable couillon, a eu exactement l’effet inverse, puisque je voyais bien que tu allais mal, que tu devenais parano, que tu ne voulais plus sortir… et je me demandais, bien sûr, si j’y étais pour quelque chose.

F.C., après avoir lu ce fameux chapitre 3, t’a qualifié de guerrier de l’ombre. Oui, l’ombre était ton domaine. Tu croyais en être une, et tu me disais parfois que j’étais la lumière qui t’avait révélé. Mais tu te trompais, chéri. Tu n’étais pas une ombre, tu avais au contraire assez de consistance, assez de lumière en toi pour avoir remué les ombres, pour avoir aidé des gens qui luttaient dans les ténèbres, sans même qu’ils sachent qui tu étais, te croyant femme, et d’origine japonaise, et peste – mais sage. Pas une ombre, non. De l’ombre. Comme une nécessité pour échapper aux menaces. Mais aussi comme choix d’existence. Tu me poussais toujours, moi, à accepter ce qui me permettrait d’apparaître en pleine lumière : tu étais heureux de mes fonctions aux Utopiales, fier que l’Inspecteur Général ait appelé à la maison pour que j’accepte une prépa, impatient que je publie quelque chose – un livre, un jeu, n’importe laquelle de mes créations, que tu mettais en avant, alors que les tiennes, tu les donnais à la communauté sans que jamais quiconque, pas même moi, ne sache qui se cachait derrière.

C’est pour cela, mon amant de l’ombre, que je pourrai songer à toi avec sérénité dans l’ombre du Grand Chêne où tu m’attendras. Ne m’en veux pas si je souhaite que tu attendes un peu : je n’en ai pas fini avec la vie, et je te sais patient. Et s’il y a quelque chose de toi qui erre encore dans les ombres et se demande ce que j’éprouve pour toi, écoute, écoute, la réponse dans le vent… Je n’aurais pas voulu que tu sois dans un lieu où le vent souffle indifférent. Tu détestais le vent. Les soirs de vent, tu te blottissais contre moi, frissonnant, à la recherche de chaleur et de réconfort. « Un vieux truc de famille », disais-tu, « un vieux traumatisme d’enfance ». Je n’en ai jamais su davantage. Rassure-toi, mon amour. Là où tu seras, là où tu attendras, le vent se fera trouvère, musicien, virtuose. Tu n’aimais pas le vent, mais tu aimais les carillons. Mon athéisme bizarre fait que même si je n’imagine pas une seconde que cela puisse faire une différence, et que si je n’utilise les verbes être et attendre que pour la beauté du symbole, il me fallait domestiquer le vent, sculpter le vent, pour pouvoir te livrer à lui. J’irai rêver de toi en l’écoutant chanter. Je suis sure que j’entendrai ton nom, et qu’il se mêlera au mien.

Je t’aime, mon guerrier de l’ombre. Si tu savais comme il est dur de se battre, sans ta main dans la mienne.

 

 

Just the two of us…

Depuis quelques années, nous avions souvent cette conversation : les enfants sont grands, Coralie va bientôt elle aussi faire des études, nous allons nous retrouver tous les deux, pour la première fois depuis plus de vingt ans… Tu te rappelles, chéri, tous les plans que nous avions faits ? Nous allons voyager – on trouvera bien des sous quelque part. Nous allons transformer la maison pour pouvoir faire chambre d’hôtes – ça nous fera du bien de recevoir des gens. Nous allons acheter un camping car – ce sera chouette de pouvoir partir le week-end, en se laissant juste guider par les petites routes sympathiques. Ce sera chouette, quand nous serons tous les deux, toi et moi. Nous pourrons accomplir ce voyage de noces que nous n’avons jamais eu le temps de faire, puisque futur Antoine a tenu à réserver sa place juste après notre mariage. Nous pourrons visiter les pays que nous rêvons de voir. Ou pourquoi pas le même périple que les deux geeks de Paul, parce que, hein, c’est ça qui nous intéresse, si on va aux States. Nous pourrions aussi retourner à la Réunion, sur les traces de notre rencontre. Quand nous serons tous les deux. Juste toi et moi. Juste the two of us.

Sauf que… sauf que ce ne sera jamais nous deux, mon amour. Jamais. Quand les enfants seront partis, ce sera juste moi. Je suis terrifiée à l’idée de la solitude à venir. Terrifiée, aussi, que les enfants puissent se sentir obligés de se sacrifier pour moi. Tu les connais. Après tout, il n’y a pas beaucoup de parents à avoir été convoqués par le collège parce que leurs gamins les aimaient trop, et que c’était louche, qu’ils ne nous critiquent jamais. Déjà, là, Antoine n’a pas passé un seul jour en dehors de la maison, pendant ces vacances, pas plus que Coralie, alors que nous ne pouvons rien faire, que nous n’allons nulle part, que nous avons eu trois visites en tout et pour tout. Et je sais que Romain aurait fait pareil, s’il n’y avait pas eu son boulot à la SPREV.J’ai demandé x fois à Antoine s’il voulait que je l’emmène quelque part, pour aller voir ses anciens copains rennais, par exemple, qui sont dispersés un peu partout, mais non, « ce n’est pas pratique » ou « c’est trop compliqué ». Ils m’ont permis de ne pas être seule cet été, mais cela ne durera pas – il ne faut pas que ça dure.

Trois visites seulement… Autant pour ton « je ne m’inquiète pas : si ça se termine mal, tu verras plein de gfens, tu ne seras pas seule ». Tu cherchais à te rassurer, mon amour, pas vrai ? Tu sais que je ne vais pas spontanément vers les gens, que j’ai toujours peur de gêner, que je trouve toujours une raison, au dernier moment, pour me défiler quand on m’invite quelque part. On s’en fout, on n’y va pas, on n’a qu’à s’cacher sous les draps… Souvent, les gens ont du mal à le croire, parce que j’ai toujours été très présente sur les espaces communautaires, et ce bien avant les réseaux sociaux : usenet, irc, les forums… Parce que je parle aisément en public, aussi, que je donne l’illusion d’une totale confiance en moi. S’ils savaient comme je suis dévorée de timidité, comme je suis persuadée de mon absence totale d’intérêt – et toujours aussi surprise de le capter si facilement. Mais toi, tu me connais mieux que ça. Tu savais les dégâts que cela avait fait dans ma vie, mon incapacité à garder des relations suivies avec quelque ami que ce soit, à part sur le net, évidemment – parce que tout est plus facile, par écrit, à distance.

Cela ne m’a jamais manqué. Pourquoi cela m’aurait-il manqué ? Je suis comme ça, incapable d’attachement profond autre qu’exclusif et si possible épistolaire et plus ou moins virtuel. Avant de te connaître, j’avais Jean-Luc, mon meilleur ami, mon mentor, dont j’étais secrètement (?) amoureuse depuis la 4ème, quand j’ai cessé de détester ce prof de français pas comme les autres pour commencer à le vénérer. Je lui ai écrit deux lettres par mois durant toutes mes années de lycée et d’études, c’était mon témoin à notre mariage, on a vécu un temps chez lui durant notre déménagement de Pornic à Bouguenais. Et puis j’ai cessé toute relation, comme ça, parce qu’il y avait toi et que lui s’estompait – en me disant juste : parfait, je le débarrasse du fardeau. Pendant nos années ensemble, il y a eu Tatiana, et Daniel Riche. Des confidents, des amis très proches parce que lointains, et épistolaires. Tous les deux emportés par le crabe. Après eux, rien. Un peu Roland, mais de manière plus distante. Parce que même si c’est irrationnel, même si c’est absurde, quand tu vois tes potes mourir avant l’âge les uns après les autres, tu ne peux te défaire de l’idée que tu portes la poisse et que tu dois éviter toute proximité. Tu sais quoi ? Cela ne s’est pas arrangé, avec ta mort.

Nous avions des amis, bien sûr, nos fidèles compagnons de la Saint-Sylvestre. Ils doivent se demander pourquoi je ne les évoque pas, ingrate que je suis. Mais ce sont nos amis, et ils avaient bien plus de points communs avec toi qu’avec moi. Combien de fois j’ai fait semblant de comprendre quand vous parliez de vos trucs de dinos ? Je les adore, mais sans toi près de moi, je ne sais pas trop de quoi leur parler, tu sais ? Je dois lutter contre la certitude que je les ennuie, que c’est toi qu’ils voudraient voir. J’ai une foule de copains, de gens qui se soucient de moi. Mais j’ai toujours pris soin de conserver des distances, de ne jamais trop passer du virtuel au réel. Ou de faire en sorte de couper les ponts ensuite, si les choses devenaient trop réelles – c’est arrivé une fois, avec les effets catastrophiques que tu sais. Les relations interpersonnelles ne m’ont jamais réussie, j’ai bien trop de fissures et de boucliers pour ça. La preuve : malgré tous les collègues que j’adorais aux Bourdonnières et dont beaucoup sont venus à la cérémonie, je n’ai pas gardé le contact avec un seul. Pas plus que je n’ai gardé le contact avec mes amis d’enfance, ou mes copains de prépa, ou… Mon passé s’efface à mesure que j’avance, comme s’il n’avait été qu’un chapitre de roman. Je suis terrifiée en voyant que cela commence déjà, pour toi. Ai-je vraiment vécu cette relation intense et compliquée ? Est-ce ta mort, ou notre vie, qui a le plus d’irréalité ? Cela me terrifie, tu sais, que tu puisses t’effacer.

Non, cela ne m’a pas manqué, ces relations d’amitié qu’ont la plupart des gens. Cela me manquait, avant toi. Terriblement. Mais tout a changé quand tu es entré dans ma vie, en passant subrepticement par les fissures de mes boucliers. Avec toi, j’avais une main dans la mienne, une épaule où poser ma tête, une présence permanente. Jamais plus d’une demi-journée sans au moins parler par SMS. Et puis tu m’as fait découvrir Internet, tu m’as donné la possibilité des contacts proches à distance – exactement ce qu’il me fallait. Un espace de dialogue où je n’avais pas à gérer ma présence physique, ma timidité maladive, où je pouvais avoir l’audace intellectuelle et cet attachement émotionnel si particulier de la relation épistolaire, de l’amitié over IP. Comme tu le disais souvent sous ton nom d’avatar, le virtuel, c’est réel – ce n’est juste pas physique. L’idéal, somme toute, aussi bien pour moi que pour toi. Je regrette que nous ne l’ayons pas davantage exploré ensemble. Mais sans doute cela aurait-il fait trop.

Cela ne m’a pas manqué, non. Pas depuis toi. Mais maintenant, chéri, maintenant, après toi, cela me terrifie. Cette solitude que cela me promet. Cette replongée dans le monde de cauchemar qu’était l’avant toi. Sans doute pas pour les raisons que certains peuvent imaginer : je n’ai strictement aucun besoin de sexe. Mais me passer de tendresse, de présence, de philia… Epicure plaçait la philia parmi les désirs naturels et nécessaires pour le bonheur – aussi essentiels pour être heureux que les besoins (les désirs naturels et nécessaires pour le corps) pour être en vie. Tu occupais suffisamment de place dans mon cœur et dans mon esprit pour que mon infirmité sociale ne me pose pas problème. Mais maintenant, je me sens vide et seule. Et terrorisé.

Je suppose que d’aucuns penseront qu’il suffit que je sorte, que je me fasse des amis, que je m’inscrive dans un club ou un autre. Tiens, un club de jeu de rôle, par exemple. Ou, dirait mon père, un club de marche, « parce que pendant qu’on marche, on parle ». Sauf que… c’est justement cela qui m’est le plus difficile. Tu te rappelles ce que je disais des musées : j’aimerais ça si on pouvait commencer par faire une alerte à la bombe pour évacuer les gens… alors, tu me vois dans un club, franchement ? Je resterais dans un coin à ne pas oser parler, et je découragerais les tentatives d’approche par mon mal-être. Ou alors je ferais semblant – je suis très douée pour faire semblant. Parce que tricher, souvent, c’est moins l’indice d’un mépris du système qu’un système de mépris de soi. On triche parce qu’on se dit qu’au naturel, on n’a strictement aucun intérêt, ou, dans le cas de la tricherie scolaire, qu’on n’y arriverait pas. Je serais souriante, et enjouée, et loquace… et je rentrerais chez moi encore plus vide, en sachant qu’il faudrait soit tricher encore plus la fois suivante, soit ne plus y retourner. Devine ce que je choisirais…

Pour me sentir bien quelque part, je dois avoir une casquette – comme c’était le cas aux Utopiales, par exemple. J’ai bien vu cette année, en y retournant, que quand je n’avais plus cette casquette, j’étais mal à l’aise et j’avais le sentiment de ne pas y avoir ma place. J’ai prétexté mes inquiétudes pour toi (tu n’étais pas encore officiellement malade) pour partir vite, mais la vérité, c’est que je me sentais déplacée. Et même si je viens de dire sur FB que j’irais l’an prochain, je ne sais pas si j’en aurai le courage. Ne parlons même pas de voyager, comme nous l’avions prévu. Aller voir les paysages que nous rêvions de voir ensemble ? Pour quoi faire ? Pour avoir une boule dans la gorge et ne pas pouvoir me défaire du sentiment que tu devrais être là, que ce n’est pas juste, pas juste ? Pour envier les couples qui marchent la main dans la main ? Pour regarder les gens rire et parler, et regretter de ne pas avoir le courage de me joindre à eux ? Autant rester chez moi.

Just the two of us. C’était un beau rêve, chéri. Le plus beau rêve qui soit.

 

But every step I thought of you, Every footstep only you

Cette chanson de Sting résonne particulièrement, aujourd’hui. Sans doute parce que beaucoup de gens, m’ont dit, ces derniers temps, que je m’en sortais bien, que j’étais forte, que je multipliais les victoires sur l’adversité. Peut-être, oui. Extérieurement. Et même, sans doute, serais-tu fier de moi, de nous, si tu nous voyais. Nous avons réussi à relancer tout le réseau sans aide, en le simplifiant et en l’améliorant. Nous avons réaménagé le bureau, nous rions souvent, nous réorganisons notre vie. Antoine a obtenu avec mention sa seconde licence, assuré sa place à l’ESPE de Nantes en s’inscrivant quelques secondes après l’ouverture du site, Romain poursuit en Master Recherche après avoir lui aussi réussi sa licence avec mention, Coralie a pu intégrer la filière SI, comme elle le souhaitait… Oui, en apparence, nous avons remporté bien des victoires.

Mais… I’m lost without you, I’m lost without you.

And I have never in my life
Felt more alone than I do now
Although I claim dominions over all I see
It means nothing to me
There are no victories
In all our histories, without love.

Enfin non, je ne suis pas indifférente à mes victoires. Ce n’est pas tout à fait ça. Mais tout tourne toujours autour de toi. Je suis fière de réussir à tenir la promesse que je t’ai faite, à me montrer digne de la confiance que tu avais en moi. Une fierté mêlée de cette tristesse infinie et permanente : tu ne le sauras jamais. Une tristesse infinie teintée de culpabilité : j’aurais dû te rassurer avant, ne pas te laisser partir dans l’angoisse, sans savoir si je réussirais à conduire, à me reprendre en main, à résoudre les problèmes que ta maladie (et non ta désinvolture, comme je l’ai pensé avant de comprendre) avait générés. Si tu savais, mon amour, comme c’est difficile de simplement savourer l’instant. Épicure l’avait bien compris, lui qui explique à longueur de Lettre qu’il faut s’y entraîner, s’habituer à l’idée, la méditer. Dès qu’un plaisir subreptice trouve la voie de ma conscience, je ressens plus cruellement encore ton absence. Tu n’es plus là – les fleurs ne devraient plus oser fleurer bon, les comédies ne devraient plus s’aviser d’être drôles, les jeux ne devraient plus avoir l’audace de m’amuser. Tout plaisir, bien que réel, semble désormais incongru.

Il ne s’agit pas de masochisme, tu sais. Inutile de secouer la tête comme ça. Je ne me fustige pas pour des raisons à la con, du genre « je n’y ai plus droit » ou « je me dois d’être malheureuse parce que Stef est mort » ou encore « que doivent penser les gens en m’entendant rire ? ». Ce que pensent les gens, je m’en cogne, et la moralité au sens kantien du terme, j’en ai autant qu’un chat. Non, c’est tout à fait autre chose. Comme un dédoublement, une incapacité à être tout à fait dans l’instant. Comme si une parcelle de moi s’en était allée avec toi et qu’elle peinait à revenir dans la réalité consensuelle.

And though a million stars were shining
My heart was lost on a distant planet…

Est-ce pour cela que j’ai redécoré mon bureau en ambiance fantasy, que je mets des jardins de fées partout ? Sans doute. Tu sais que sans y croire, j’ai toujours été attirée par l’idée d’un monde derrière le monde, d’un univers invisible aux yeux – j’adore Les Chroniques de Spiderwick, Neverwhere, Epic, les interstices de l’Urban Fantasy. Tu aurais aimé le site de Juzet, ce village abandonné où chaque sentier te donne l’impression que tu vas déranger un farfadet en plein milieu d’une activité coupable et que ces libellules noires et bleutées qui virevoltent entre les pierres du Don ne peuvent pas, ne devraient pas, être de simples insectes. Ni toi ni moi n’y croyions, mais l’impression de magie n’en demeure pas moins et qu’importe, après tout, qu’elle ne relève que du ressenti. De toute façon, dans un monde où même les physiciens se mettent à douter de l’existence de la matière, ou en inventent une qu’on ne peut ni détecter ni définir pour expliquer les irrégularités des modèles,pourquoi refuser le charme d’une impression fantasque, si elle permet de lutter contre le désenchantement ? Illusion ? Non : on ne tombe dans l’illusion que quand on perd conscience de la fantaisie, quand on prend le rêve pour la réalité. Et de toute façon, si mon univers onirique gêne quelqu’un, je l’emmerde. Na.

Tu vois, chéri, j’essaie de me faire du bien. Je suis allée chez le coiffeur (une première depuis plus de vingt ans !), j’ai changé de lunettes, je me suis offert un chiot. Encore un plaisir mêlé de tristesse. Tu aimais les chiens, et je pense que ce qui s’est passé avec Tolkien t’a blessé, peut-être davantage que tout autre événement dans notre vie, mis à part la maladie de Coralie. Je ne me cherche pas d’excuses, mais nous allions mal, à cette époque, tu le sais – tous les deux. Je prenais tellement de médocs que je ne pensais plus très clairement, j’avais peur, je ne supportais plus de ne pas y arriver avec lui. Je ne me pardonnerai jamais et je ne pourrai jamais me rattraper. De même que j’aurai toujours un pincement au cœur en pensant que tu ne connaîtras jamais le plaisir de voir Mogwaï gambader et sauter comme un petit fou. Mais cela fait vingt ans. Je ne peux pas passer ma vie à expier ma faute et à battre ma coulpe, comme la judéo-chrétienne que je ne suis pas. Ce chiot me fait du bien. Un bien fou. Il me regarde avec des yeux débordants d’amour, il est plein de vie et de joie, il se laisse tomber sur le dos avec des yeux de cocker battu dès qu’on le surprend en pleine bêtise… Cela ne répare pas le passé, mais ça l’adoucit. Un jour, sans doute, j’apprendrai à ne plus m’en vouloir.

Il va bientôt être l’heure que j’aille préparer de quoi manger ce midi, mon amour. Une salade, sans doute. Nous mangerons sur la terrasse, si nous en avons le courage. A moins que les nuages ne s’amoncèlent et ne nous donnent un prétexte pour retarder encore le repas en extérieur. Étrange comme certaines choses apparemment anodines peuvent être devenues si difficiles. Tu étais si heureux que nous ayons fait construire cette terrasse – « ce sera génial pour dîner en amoureux et inviter les amis ». Sauf que tu n’es plus là pour dîner en amoureux. Et que les amis ne viennent plus. « La grande table désertée, les verres vides, les fleurs fanées (…). Les lumières se sont éteintes, toutes les fêtes ont une fin. Ni les reproches, ni les complaintes, ni les regrets n’y changeront rien » (merci, Monsieur Frederik Mey)… La terrasse, donc. Encore une chose à apprendre, à se réapproprier. La chambre, le bureau, j’ai réussi. La salle de jeux, pas trop. La terrasse, pas du tout. Mogwaï va peut-être nous le permettre, quand j’aurai reçu le piquet et la longue laisse – pas question de le laisser (ha ha ha) en liberté pour le moment, avec le puits, et l’absence de clôture. Je pourrai me mettre dehors avec lui qui gambade tout autour. On pourra même faire nos jeux de société sur la table de jardin. Some day.

Dans les petites choses difficiles, il y a eu, hier, le rangement du bureau réaménagé. Que faire de tes lunettes ? Comment réussir à jeter un bout de papier où figure ton écriture, même si c’est juste un gribouillage ou un numéro de téléphone inconnu ? C’est exténuant, tu sais, d’avoir les larmes aux yeux en permanence, pour des bêtises. D’avoir la gorge qui se serre au point d’avoir l’impression de s’étouffer. Des victoires ? Du courage ? Extérieurement, peut-être.

I’m mad about you. I’m mad about you…

 

 

Pour les 51 ans que tu n’auras jamais…

Tu aurais dit que de toute façon, quand on aime, on a toujours 20 ans… et tu n’as pas voulu fêter tes 50 ans, l’an dernier, me disant que tu avais un mauvais pressentiment, que tu ne voulais pas en entendre parler… Alors aujourd’hui, avec les enfants, nous n’en avons pas parlé : nous avons joué, et ri, et vécu aussi pleinement que possible ce 12 juin sans toi. Et en guise de cadeau, pour réchauffer mon coeur à défaut du tien, voici quelques mots, et la chaleur d’une flamme.

 

 

A l’instar de Prévert

Dessinez un oiseau

Un oiseau de lumière

Un oiseau fier et beau

Prenez sa patte tout doucement

Sans lui faire mal, en lui parlant

Ce n’est qu’un oiseau de papier

C’est à vous de le rassurer

Sans élever la voix, expliquez-lui

Simplement, ce que vous voulez de lui

Maintenant, lâchez sa patte et priez

Priez qu’il ait compris, et attendez

S’il incline la tête et s’il ne s’en va pas

Ecrivez un message avec un crayon gras

Si le crayon est sec, l’oiseau va prendre peur

Car les missives sèches ne viennent pas du coeur

Pour aider l’oiseau, tracez avec soin

Des lettres légères, des mots aériens

N’ajoutez pas la lourdeur du chagrin

Au poids originel du parchemin

S’il tend la patte, remerciez-le

Coupez un bout de fil tout bleu

Roulez le message bien serré

Attachez-le sans le blesser

Chuchotez « mon amour »

Alors l’oiseau saura

Car ils savent toujours

Et il lui portera.

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L’oiseau est de l’autre côté.

Mais il n’est qu’à nous.

Respectons sa timidité.

C’est une maison bleue…

Beaucoup de temps passé sans écrire sur ce blog – non pas que j’oublie ou que je n’en aie plus envie, mais tout simplement parce qu’il ne sert à rien d’écrire mille fois la même chose, à moins que le but ne soit de se contempler le nombril ad libitum. J’avance peu à peu, tu sais, j’ai même réussi à diminuer les antidépresseurs et les anxiolytiques. Oh, je ne suis pas moins triste, et j’ai même pleuré comme une idiote, hier soir, sur l’encolure de T’Pol, en lui demandant si tu lui manquais, à elle aussi… Aliette m’a dit que la tristesse restait, toujours, mais qu’on apprenait à l’apprivoiser, à la tenir en laisse, pour qu’elle ne vienne plus ternir toute joie. Elle sait de quoi elle parle. Mon chemin ne sera pas le sien, car chacun vogue au gré des courants qui l’emportent, mais les cartes établies par les autres n’en sont pas moins précieuses. Ne serait-ce que pour avoir l’impression de savoir où on en est, même dans la plus complète errance. Ou déshérence.

Le titre, mon amour, est un clin d’œil à notre tendresse commune pour cette maison que je suis en train de transformer de l’intérieur, peu à peu, pour me la réapproprier, mais aussi pour y poursuivre les projets que nous avions. Notre maison bleue, accrochée à la colline de la vallée de Dana, où nous voulions que les copains puissent venir quand ils en ont envie, ou besoin, et dont nous disions souvent en rigolant : « on y vient à pied, on ne frappe pas, ceux qui vivent là, ont paumé la clef »… Cette maison qui nous a valu notre dernier moment d’osmose et notre dernière chamaillerie.

Moment d’osmose : nous sommes sur la terrasse, un jour de début décembre où il fait beau, mais frisquet. Tu as réussi à t’asseoir sur le fauteuil de la terrasse et je t’ai emmitouflé dans des couvertures bien chaudes. Je suis derrière toi, mes mains sur tes épaules et nous contemplons sans rien dire le paysage qui s’étend devant nous, le champ, l’âne et la jument, la vallée et la colline au loin. Les arbres sont dénudés, mais  cela n’empêche en rien la splendeur de la vue, ni le calme, ni le silence. Au bout d’un moment, tu me dis tout doucement, presque distraitement : « et si ça se terminait mal ? ». Je te réponds, sur le même ton : « nous resterions ici. Je te le promets ». Tu me prends la main, celle qui repose sur ton épaule, du côté de ton cœur, et tu l’embrasses avec ce simple mot : « merci ». Dans ce moment s’enracine ma décision de résister à tous ceux qui voudraient, pour des questions de facilité, me voir déménager ailleurs. Ou plutôt : qui auraient voulu. Je pense qu’ils ont compris, tu sais. Oh, bien sûr, il reste beaucoup à faire pour que le paysage soit de nouveau aussi beau. Mais nous avons bien avancé, et rien ne m’empêchera de prendre quelqu’un de temps à autre, quand j’aurai retrouvé un plein salaire. Je maîtrise totalement la Noiraude (plus de 4000 km au compteur, tu te rends compte ?), donc je n’ai plus aucune raison de partir. Notre maison restera accrochée à la colline, et moi accrochée à la maison.

Notre maison, mon amour. J’ai la gorge serrée en me rappelant cet autre moment, et ta tristesse ce jour-là. Nous sommes mi-décembre. Tu vas mourir dans quelques jours, mais je ne le sais pas, je m’aveugle, je suis persuadée que tu vas guérir. Je parle au téléphone avec l’assistante sociale qui doit venir l’après-midi à la maison, pour nous aider à mettre en place l’HAD, et à obtenir des aides. Je lui explique comment venir. Et je dis : « ma maison ». Tu me laisses terminer le coup de fil et tu me regardes sans rien dire, des larmes dans les yeux. Je te demande si tu as mal, si tu veux quelque chose, s’il y a un problème. Tu hésites. Et tu finis par me dire, d’une voix infiniment triste : « j’ai l’impression que depuis quelque temps, tu dis souvent ma maison, ma chambre, mes enfants, comme si j’étais déjà… comme si… » et tu t’arrêtes en baissant les yeux. Sans doute parce que je ne veux pas entendre l’implicite derrière le « comme si déjà », je proteste vivement en disant que j’ai toujours eu tendance à dire ma rue, mon château (en parlant de Châteaubriant), mes élèves. Tu hoches la tête sans me regarder. Je vois une larme qui glisse sur ta joue. Je m’assieds près de toi et je te demande pardon, sans savoir de quoi, la tête sur ton épaule. Je suis épuisée. Je me demande ce que j’ai fait de travers. Je ne comprends plus rien. Toi, tu sais bien que dans quelque jour, ces « mon » et ces « ma » devenus officiels me feront mal, à moi aussi.

Ces deux moments constituent mes deux piliers, mes arc-boutants, mes fondations. Je dois réapprendre à vivre dans notre maison. Il ne s’agit pas, comme j’ai dû le faire pour les impôts, à passer de « notre » déclaration à « ma » déclaration (c’est malin, j’ai du France Gall dans la tête, maintenant). D’abord, parce que cela reste la maison de la tribu, et que la tribu, ce n’est pas moi, mais nous. Un nous dans lequel ta présence se fait sentir à tout instant. Ensuite, parce que même si je dois la transformer en profondeur, pour qu’elle ne devienne pas un mausolée où cette présence n’engendrerait que nostalgie et chagrin, nous avions encore suffisamment de projets en souffrance (dans tous les sens du terme) pour que, n’en déplaise au latin, cette transmission ne soit ni le statu quo de la tradition ni le renouvellement brutal d’une trahison. Pour commencer, nous avions quelques années de retard dans le passage à la déchetterie (c’est le problème d’avoir autant de place – on entasse, on entasse). Ces derniers temps, soyons honnêtes, chéri, c’était même franchement le bordel. Je bossais trop pour avoir le temps, et tu n’étais plus assez en forme pour le prendre, même si je ne m’en rendais pas compte et que je t’en ai même voulu, à certains moments… Mais nous avions aussi ce projet d’aménager le couloir des enfants. Et de mettre des plantes. Et de faire un cabinet de curiosités. Et… et… et…

Cela me fait tellement, tellement bizarre de me dire que tu ne verras jamais tout ce que je fais, tout ce que nous faisons. Parfois, encore, je ne peux m’empêcher de sourire en pensant à ta tête quand je te montrerai… et puis je retombe dans cette saloperie de Réel à la con, où je ne te montrerai plus jamais rien. Alors tu sais quoi ? On va faire comme si ma gorge n’était pas en train de se serrer au point de me faire mal, comme si je n’avais pas les yeux qui s’embuent malgré moi, comme si je croyais à une vie après la mort, comme si je t’imaginais debout derrière moi, une main légèrement posée sur mon épaule. Allons, avec un effort, je peux même m’imaginer la sentir. Et je vais, par mes mots, te faire visiter notre maison. Tu me diras, comme tu le faisais souvent, dans un de ces petits rituels qui font le quotidien d’un couple :

– Bonjour, Gente Damoiselle, vous habitez chez vos parents ?

– Non, Aimable Damoiseau en T-Shirt Débile Étincelant, te répondrai-je. Je vis chez Celui que j’Aime. Banane, va.

– Miam !

Près pour la visite, chéri ? Alors allons-y (Alonso).

L’entrée, déjà. Tu te rappelles ? Il y avait, à droite en entrant, ce vieux meuble en pin tout déglingué laissé par les précédents proprios, et des casiers à tiroirs en plastoque moche, et un bordel plus ou moins dissimulé dans le tas. Et à gauche, le vieux meuble récupéré chez ma grand-mère après son décès. J’ai repeint le tout en blanc, rajouté le meuble blanc qui était dans les chiottes par-dessus le vieux meuble désormais rafistolé et peint – les deux faisant miraculeusement la même taille. J’ai aussi collé du papier adhésif rouge sur les étagères, enlevé les casiers à tiroirs (désormais dans la chaufferie), fait du tri, enlevé le bordel. Le meuble de ma grand-mère a aussi subi une restauration, et il y a, dessus, un premier jardin de fées, ou plutôt de dragons. Tout est rangé, et c’est beau. Bon, ok, d’accord, là, il faut que je balaie, et les chatons ont foutu le bordel. Mais tu vas arrêter de chicaner, oui ? Non mais sans blague. Ah, tu vois, voilà que ton toi imaginaire rigole – je sens ta main fantasmatique qui tressaute d’hilarité sur mon épaule. j’hésite entre sourire et pleurer.

Devant la porte d’entrée, la porte des toilettes. Là aussi, j’ai tout réaménagé, rajouté des stickers sympas, un miroir en forme de gros splash, un joli savon sur l’évier. Je pense que je mettrai un petit truc sur la porte, aussi. Un truc rigolo. Enfin bref, ce ne sont que les toilettes. Continuons. A gauche en rentrant, après le meuble de ma grand-mère, on monte la marche, pour arriver dans la pièce des reptiles. Ouhla, il reste du boulot, des lampes à remplacer, tout ça. Mais derrière la porte qui donne sur la salle à manger, contre le mur à côté du terrarium des dragons, nous avons installé des étagères, et une commode. Évidemment, rien ne se voit quand la porte est ouverte, donc c’est cool pour mettre les vieux livres et les jouets pour perroquets qui ne servent pas en ce moment. A côté du terrarium des iguanes, j’ai mis un des meubles qui étaient dans la salle machine, celle que j’ai vidé pour te faire la chambre du bas. Ta chambre, elle, a été entièrement rangée, et je l’ai encore mieux décorée qu’avant – avec les appareils en moins, ça laissait de la place. Je m’en sers comme pièce de sieste, dans la journée. J’ai de la chance : tu n’y es pas mort, c’est même là que tu as été vivant et que nous avons vécu nos derniers bons moments ensemble. Alors je n’y suis pas malheureuse.

Le bureau… euh… on oublie, tu veux bien ? Noooon, n’ouvre pas cette porte ! Ah merde, trop tard. Oui, là, là, c’est le bordel. Mais attends, comment tu veux que je refasse le réseau tant que les dinos ne viennent pas m’aider, moi, hein ? Déjà que j’ai réussi à ouvrir le NAS et à changer un disque, et à installer un O.S. avec une clef USB programmée à distance, faut pas charrier. L’ordinosauritude, ce n’est pas sexuellement transmissible, que je sache. Et comment tu veux qu’on enlève ton ordi tant qu’on n’a pas fini le reste ? Bref, c’est une pièce qui reste à faire, et pour le moment, je ne réussis même plus à aller y travailler, malgré le jardin de fée qui trône sur le bureau supplémentaire – trop dur, trop dur, trop dur, de voir ton fauteuil, ton bureau, ton ordinateur, ce vide là où tu devrais être. Mais je peux déjà te dire quelque chose de ce que deviendra cet endroit, si tu veux. D’une part, c’est Antoine qui récupèrera ta tour. On enlèvera tes disques durs, il repartira à zéro – tu devines pourquoi. Et à la place de ton bureau, je ferai un superbe aquarium d’eau de mer. C’était notre rêve, d’en avoir un. Et je me suis dit qu’une fois la succession réglée, hé bien, l’argent de tes comptes servira à ça, comme un ultime cadeau que tu me ferais. Je vais aussi changer les meubles – ils ont plus de quinze ans, et c’étaient des meubles But. Du blanc et des couleurs. Sans doute une base Kallax, j’adore ces meubles. Et des blocs tiroirs, ou portes, avec des couleurs pour faire écho à l’aquarium. Ce sera sans doute la dernière pièce à subir le Grand Changement.

La salle à manger, la cuisine et le salon ont peu changé, eux, si on excepte le coin sous l’escalier, où j’ai rénové un meuble et ajouté de beaux coffres. Mais il y a maintenant des jardins de fées partout, et j’ai refait totalement l’aquarium qui végétait depuis un bail. Tu serais content de voir s’ébattre des scalaires – tu as toujours eu un faible pour les bacs amazoniens. Sinon, il y a une belle toile cirée sur la table et… oh, bon sang, si, il y a quelque chose que tu trouverais changé… Elle semble être là depuis toujours, tandis que tu sembles être mort hier, mais j’oubliais que Pistache n’est arrivée que la veille de ton décès. Tu ne l’as même pas vue dans sa cage, en fait – je ne suis même pas sure que tu aies vu la cage elle-même. Les garçons l’ont montée pendant qu’on allait chercher la bestiole, et toi, ce jour-là, tu étais si fatigué… Je me souviens que tu n’as pas voulu venir manger à table, le midi et que le soir, nous avions envie de profiter d’être à nouveau seuls tous les deux, puisque M. était partie – « j’ai tout le temps d’aller l’admirer, souriais-tu, quand je te disais de venir voir Pistache. J’irai demain avec Coralie, promis. Elle sera toute fière de me présenter sa merveille ». Sauf qu’il n’y a pas eu de demain, sinon ces sept heures d’agonie aux NCN. Elle est belle, Pistache, tu sais ? Moins intelligente que Spoutnik, bien sûr, mais quand même, elle commence à dire quelques mots. Coralie l’adore. C’est le dernier cadeau que tu aies pu lui offrir.

Continuons. Si l’on prend l’escalier des enfants, tout le haut a été rangé. Coralie a des poufs-coffres en plus (en blanc, rose et violet), Romain une étagère et nous avons monté, cet après-midi, plein d’étagères blanches et jaunes pour les livres du couloir. On rangera tout ce week-end. De l’autre côté, en allant jusqu’à l’escalier du salon, je viens de refaire la porte qui donne sur la salle de jeux. Repeinte couleur teck, avec une belle pancarte en bois sur les « playroom rules ». La salle de jeux reste à nettoyer et à ranger : c’est là que nous stockions tous tes vieux ordis. Tu serais content, mon amour : c’est une grande association de sauvegarde du patrimoine informatique et ludique qui les a récupérés, ainsi que toutes les disquettes et cassettes de jeux. Tes trésors seront valorisés, exposés, utilisés, au lieu de prendre la poussière à la maison. J’ai éprouvé un drôle de mélange de déchirement et de soulagement, quand ils sont venus les chercher. Mais c’est ce que tu aurais voulu. Maintenant, il va falloir trier, ranger et nettoyer tout ce qu’il reste dans la pièce, et je vais devoir apprendre à entretenir le flipper. Je n’ai pas encore réussi à y jouer sans toi. Nous nous faisons souvent des petites soirées home cinéma, avec les enfants. Jouer au baby, au flipper, à la borne japonaise, aux fléchettes, cela reste encore difficile. Il manque un joueur, irremplaçable.

Si nous revenons en arrière, tu te demanderas sans doute en sursautant ce que fiche ce grand et beau meuble vintage devant la cheminée, dans le salon… Je te rassure, il ne restera pas là. Il va falloir que nous le montions dans le cabinet de curiosités, mais je veux finir le haut avant. Rien de nouveau dans la salle de création / chambre d’amis ou dans la salle de douche, mais la mezzanine commence à accueillir les meubles et les objets de ce fameux cabinet (tu adorerais mon kit de chasseur de vampires) et notre chambre, surtout, a vraiment beaucoup beaucoup changé. Tu sais quoi ? Je ne vais pas te la décrire. S’il n’y a rien après la mort, cela ne changera rien. Et s’il y a quelque chose, cela t’obligera à venir te glisser dans mes rêves pour assouvir ta curiosité. Gniark gniark. Juste une précision : notre lit et notre grand meuble sont toujours là, mais j’ai donné tout ce qui pouvait me rappeler ce que je n’aurai plus jamais – la table de massage, notamment. Et à la place, je me suis assurée de y pouvoir retrouver un peu de plaisir : des photos de toi, des livres, de la musique, des couleurs, un jardin de fées… J’aimerais tellement te montrer tout ça et le partager avec toi. Tellement. Mais Épicure a raison : la fortune tourne comme elle l’entend, dans le grand clinamen des atomes – l’avenir n’est ni tout à fait à nous, ni tout à fait hors de notre prise, on ne peut qu’apprendre à domestiquer l’inévitable et à saisir les possibles, en fuyant les désirs vains.

Laissons tomber le reste – la véranda où j’ai du mal à aller pour le moment, mais qui va bientôt être débarrassée de ses plastiques et polystyrènes, l’arrière-cuisine où j’ai encore pas mal de boulot, la chaufferie et l’appentis où nous avons fait beaucoup de tri, mais où il faut encore répertorier et ranger les outils, les machines, les bidons et les pots… Quant au terrain, on avance, on avance, mais il reste tant à faire… On y arrivera, je te le promets. Les garçons sont en vacances, et Coralie bientôt aussi. Dans deux mois, j’aurai retrouvé un plain salaire et je pourrai payer quelqu’un pour aider à remettre les choses en état. Le beau-frère d’E. va venir m’aider en automne pour la roseraie. Les champs du nord sont finis – avec de nouveaux pensionnaires, deux ânes et deux brebis. Ceux du sud sont commencés. T’Pol et Aliboron vont bien. Le poulailler sera bientôt remis à neuf. Même si ce n’est pas moi qui ai fait l’essentiel dans le terrain, sauf du déronçage, je pense que tu serais fier de tout ce qui a été accompli. Depuis quelques jours, le soir, je réussis à sortir et à aller voir les animaux, au lieu de rester effondrée dans un coin (c’est le soir que c’est le plus dur, tu sais). Je te vois presque sourire. Je t’entends presque murmurer : enjoy… and take care.

C’est dur, avec la diminution des antidépresseurs. Mais je préfère affronter le chagrin avec les idées claires que continuer à me bousiller la mémoire à court terme et à n’aller qu’artificiellement mieux. La chimie m’a permis de traverser la période insupportable, il est temps que je la remercie – dans les deux sens du terme. Ne t’inquiète pas, je sais ce que je fais, j’ai l’approbation du toubib et comme cela n’a rien d’une question de fierté, je n’hésiterai pas à réaugmenter les doses si ça devient vraiment trop dur. Mais ça ira. Si si (impératrice). Promis.

Je t’aime.

 

 

 

Mémoires et déboires…

Je n’ai rien écrit pour nos 24 ans de mariage, mon amour : c’était trop dur. Je n’ai rien non plus écrit pour les quatre mois de ta mort, hier : c’était encore bien pire. Alors je profite des 21 ans de notre Romain pour reprendre le clavier et tapoter quelques ressentis trop douloureux pour rester bien au chaud, là, à me ronger de l’intérieur.

Ce matin, à 9h, une alarme a sonné. C’était le téléphone. Une autre avait retenti le 28 janvier pour Antoine, et une le 09 février pour Coralie. Tu t’étais assuré de te rappeler de leur envoyer un petit SMS le matin de leur anniversaire. J’ai regardé la liste : tu n’avais enregistré rien d’autre, ni les anniversaires des amis ou de la famille, ni les nôtres : les premier, soyons honnêtes, tu t’en fichais un peu, et les seconds, tu ne risquais pas de les oublier. Jamais tu ne les as oubliés. Si j’avais cours le 18 avril ou le 06 juin, j’étais sure de trouver en rentrant des fleurs, et un bon petit repas, concocté spécialement pour l’occasion. Parfois, c’était un tournedos avec une sauce au poivre vert, avec quelques pommes de terre nouvelles et un petit mélange de légumes. Parfois, une truite aux amandes avec un peu de riz basmati agrémenté d’une petite sauce. Parfois encore, des langoustines et des asperges. Quand je n’avais pas cours ou que je finissais tôt, tu préparais un repas pour les enfants et nous allions au restau. Pour les anniv’ des enfants, nous faisions généralement un repas commun pour Antoine et Coralie, et un autre pour Romain. Au Flunch, quand nous habitions vers Nantes. Au Buffalo Grill depuis que nous étions à Jans. Après les rituels qu’il faut inventer, ceux auxquels il faut renoncer…

Mais les deux vont de pair, car le renoncement exige compensation. Quand Romain rentrera, demain, il aura droit à une course au trésor pour trouver ses cadeaux (et il va être ravi, j’en suis sure, par ce que nous avons pris, Antoine, Coralie et moi), ainsi qu’à un bon repas avec ce qu’il préfère (et là, le Stef qui vit toujours dans mon cœur sourit en devinant tout de suite quel sera le repas). Pour Antoine, j’étais allée à Nantes et je l’avais emmené dans une crèperie, entre mère et fils. Et pour Coralie, nous étions allées toutes les deux rejoindre les garçons et nous avions mangé dans une brasserie, puis fait une petite promenade tous ensemble. Je pense que j’ai réussi à faire en sorte que nos trois extraterrestres passent un bon moment malgré tout, pour leur anniversaire, tu vois. Je crois que je m’occupe bien d’eux. Je te l’ai promis alors que tu lâchais lentement prise. Je ne sais pas si tu m’as entendue, mais je te l’ai promis. Eux aussi s’occupent bien de moi, tu sais ? Antoine est resté à la maison le 18 avril, pour que je ne sois pas toute seule ce jour-là. Coralie est allée demander à sa CPE l’autorisation de ne pas aller au lycée hier, pour pouvoir venir avec moi chez le psy expert, à Pont-Piétin. Tu vois, la tribu reste unie, comme tu l’aurais voulu. Comme tu le voulais.

J’ai vu le psy hier, pour l’expertise. Pas de CLM, car je ne suis pas malade, ma dépression n’est pas d’ordre pathologique, mais parfaitement normale vues les circonstances. Je suis tombée sur une perle, à la fois encourageant et réconfortant. Il m’a dit que j’avais fait énormément de chemin, tu sais, même si j’avais des larmes plein des yeux en lui racontant tout. Mais je reste en arrêt : il craint qu’une reprise trop précoce compromette mes avancées, surtout en fin d’année, où je me sentirais obligée de trop en faire. Il va donc demander une prolongation des six mois d’arrêt maladie « normal » auxquels on a normalement droit. Il va falloir que je contacte la MGEN. Je ferais les mails ce week-end. Rien ne presse. De toute façon, je ne sais pas pourquoi, mais ils ne m’ont visiblement pas encore passée à mi-salaire, ou alors, c’est que j’ai eu d’emblée les compensations. Bref, c’est administratif et c’est une question de fric, donc ça me fait chier. Mais il faudra bien le faire, comme la déclaration d’impôts, comme tout le reste.

Je suis fatiguée, chéri, et demain, je conduis moi-même notre Coralie au lycée. Comme elle n’a que 2h de cours, je ne vais pas la laisser passer 11h loin de la maison. Et puis maintenant, je maîtrise la Noiraude. Même pour aller à Blain. Il me reste à tester Châteaubriant et Laval, et ça sera bon… Je t’aime, trésor, et sans toi, rien n’a plus tout à fait la même saveur, la même odeur, les mêmes couleurs. Mais si le bonheur se conjugue au passé, je réussis quand même à trouver des petits plaisirs au milieu des larmes. Peu à peu. Pas à pas. Petit à petit. Mais tout me fatigue terriblement. Je vais aller me coucher et essayer de rêver de toi.

 

 

 

Un grillon, un grillon dans ma cheminée…

J’aurais évidemment aussi pu choisir comme titre « Toujours debout », en référence au dernier album de Renaud, mais let’s be un peu moins prévisible, tatata. Je ne sais pas si mes lecteurs potentiels connaissent cette merveilleuse chanson d’espoir de Jean Ferrat, qui utilise la métaphore du grillon se mettant à chanter en plein cœur de l’hiver pour rappeler que « c’est au cœur de la nuit noire qu’on peut voir l’aube se lever ». Et de se demander ce qu’il trouve à manger, ce qui le maintient en vie, à part le désir de ne pas disparaître de ce monde désolé, ce qui le pousse à chanter, à moins que cela ne soit comme la respiration – un moyen de ne pas s’asphyxier. Il est rare que je trouve dans les mots des autres, fussent-ils poètes ou chansonniers, des images qui s’accordent aussi parfaitement à mon ressenti. Et qui, en outre, évoquent pour moi bien des souvenirs.

C’est amusant, chéri. Lorsque tu étais fana, ou naofan, « cette » géniale sculpteuse d’algorithmes dont les gens d’opensim, de FrancoGrid ou de SL chantent les louanges sans savoir que c’était toi, tu utilisais des éléments de pseudovie que j’étais la seule à pouvoir reconnaître, alors que je ne faisais pas partie de tes « followers » et de tes « amis ». Avec tant de talent, d’ailleurs, que même des copains proches qui travaillaient avec « elle » n’ont jamais compris que c’était toi.Voilà que sans même y penser, je me mets à jouer au même jeu. Tu ne me liras jamais, et pourtant, je choisis inconsciemment des images qui ne parlent qu’à nous, des clins d’œil que seul toi pourrait saisir. Car pour nous, les grillons et leur chant, c’est toute une histoire. D’abord à cause de mes élevages d’insectes, pour les dragons d’eau d’abord, pour les pogonas plus tard, qui nous permettaient, à nous aussi, d’avoir toujours des grillons cricritant au plein cœur de l’hiver. Ce qui te faisait chanter (faux) « on dirait le suuuud, au temps du bon teeeemps » – et m’amenait régulièrement à te dire « mais non, tu ne chantes pas faux, tu inventes juste des notes auxquelles personne n’avait jamais songé auparavant ». Ou alors c’était moi qui fredonnais machinalement (j’avais régulièrement cette chanson de Vassiliu en tête) : « ah mais non, ah mais non, c’est pas les grillons » – et tu soupirais tout en rigolant, secouant la tête ou levant les yeux au ciel. En été, tu nous regardais, Coralie et moi, essayer d’en attraper dans le terrain – à Bouguenais, il y avait surtout des sauterelles, mais ici, les grillons noirs pullulent. Et ne parlons pas de notre fascination commune pour les cages à grillons chinoises, tellement belles, même si nous n’en avons finalement jamais acheté, parce que nous voulions un jour aller en Chine tous les deux…

Et voici le premier chant du grillon – la compréhension du mécanisme. Comme le dit un proverbe indien, il ne faudrait jamais juger quelqu’un avant d’avoir passé quelques semaines dans ses mocassins. Et tes mocassins, je suis dedans au sens propre comme au sens figuré, puisque d’une part je porte en permanence les chaussons-mocassins que je t’avais achetés à la fin, parce que ne supportais plus les chaussures mais tu ne voulais pas avoir l’air d’être en charentaises lorsqu’on allait chez le toubib ou à l’hosto, et que d’autre part, je vis à la maison de longues heures de solitude, comme toi lorsque je travaillais (trop) et que tu étais derrière ton écran. Et ce que tu faisais quand tu étais naofan, ce que je fais dans ce blog, c’est transformer l’absence en présence. Tu donnais ma date de naissance, tu m’empruntais des traits de caractère, tu bâtissais ton anima en la remplissant de moi, de même que je remplis le vide en m’emplissant de toi, y compris de ce toi que je n’ai véritablement rencontré qu’après ta mort. Si tu savais comme je suis fière de toi, mon amour, pour l’aide que tu apportais à tant de gens sans même révéler qui tu étais, pour ton talent, pour tout ce que tu apportais aux métavers (et pourquoi tu le faisais, notamment dans la partie adulte), sans même pouvoir en retirer le moindre avantage, sans révéler ton identité. Juste parce que tu étais toi, quels que soient les masques, aimant, généreux, toujours prêt à donner ton temps, ton talent pour une cause qui te tenait à cœur. Et je ne dirai rien de la découverte de ce Light Poem en 3D que tu avais laissé pour moi sur un site de création artistique, sans jamais m’en parler, mais avec un message pour moi si je le découvrais – car cela relève de l’indicible. Je l’ai devant moi, au moment où j’écris, de même que trône à ma gauche le tableau Velleda de l’ex salle machine, sur lequel tu avais gribouillé des cœurs, et des « je t’aime ». Tu ne seras plus jamais là. Tu seras toujours là. Peut-être même es-tu encore plus là qu’avant, même si je ne peux plus tenir ta main. C’est étrange, parfois, comme le vide se mue en plénitude.

Je suis encore en hiver, coincée au mois de décembre, incapable de comprendre comment le temps peut continuer à avancer, comment là, dehors, tout va si vite. Bientôt quatre mois depuis ta mort. C’est tout bonnement impossible. Jamais nous n’avions été séparés plus de cinq ou six jours, seulement deux fois, et voilà que cela en fait plus de cent. Et pourtant, obstiné comme le grillon de la chanson,  mon cœur continue à battre, privé de ce qui le nourrissait, de ce qui le réchauffait, ce qui le faisait soudain s’emballer. C’en serait presque amusant, étymologiquement : après tout, si l’on ne bat pas la chamade, cela signifie que l’on ne veut ni capituler, ni même négocier, et que l’on se battra jusqu’au bout. Pour continuer la métaphore militaire, après avoir d’abord incarné le troufion éperdu, ne cherchant qu’un moyen de fuir une bataille jugée perdue d’avance, je me suis peu à peu convertie en lieutenant farouche, luttant avec plus d’acharnement que d’espoir, pour tenir la promesse faite à son supérieur de tenir bon et de protéger les enfants, le plus longtemps possible, en attendant d’hypothétiques renforts. Je n’en suis plus là. J’ai repris le commandement. Je me bats parce qu’il n’est pas question que je me laisse abattre, parce que je sais que je suis la seule à pouvoir mater le chaos, à pouvoir ramener une forme de paix et de sérénité au cœur de la désolation. C’est là le deuxième chant de mon grillon : l’espoir – un peu artificiel encore, un peu forcé, mais moins mouillé de larmes, prêt à tenter le rire.

Je ne me fais pas d’illusions, tu sais : ce grillon est moins dans ma cheminée que dans un cheminement qui sera long, et saccadé, et non dénué de trébuchements et de chutes. Je ne voudrais d’ailleurs pas qu’il en fût autrement. On n’efface pas d’un coup de gomme vingt-quatre ans de vie fusionnelle : si j’essayais, je devrais gommer si profond que l’estompement deviendrait éraflure, et l’éraflure déchirement. Ta page a cessé de s’écrire, mais la mienne se poursuit dans la continuité de ce que tu y as écrit. Je ne peux rien imaginer, rien entreprendre, sans me demander ce que tu en aurais pensé. Parfois même, dans un moment d’égarement béat, je me dis que tu aimeras sacrément ce que j’ai fait, quand tu rentreras à la maison. Mais la tonalité a changé. Avant, c’était pour faire comme si, malgré ton absence, en dépit de ta mort. Maintenant, j’agis parce que, en raison de ton absence, du fait de ta mort. Par exemple, prenons les jardins de fées, ou les jeux avec les enfants : en janvier, en février, tout cela ne servait qu’à masquer la douleur et les larmes. Cela relevait du mal gré, du mauvais gré – il fallait bien faire quelque chose, il fallait bien continuer. Maintenant, nous y prenons vraiment plaisir et nous le faisons de bon gré, et nous en profitons pour améliorer  ce qui n’allait pas. Cela n’a bien entendu rien d’une accusation, mon amour : ce n’est pas toi qui m’empêchait de m’occuper davantage de la maison ou des enfants. Mais le fait est qu’un vide crée aussi de l’espace, et qu’on peut, avec infiniment de volonté, l’investir et s’y réinventer. Et voici le troisième chant du grillon : l’acceptation de la situation. Évidemment, je donnerais tout pour retrouver la maison en bordel et toi au milieu et moi avec toi sans la moindre velléité de rangement. Mais puisque c’est impossible, autant changer pour le mieux ce qui peut l’être.

Est-ce que je vois le jour se lever ? Non. J’en suis loin. Mais Ferrat ne dit pas le jour, il dit l’aube – et l’aube précède l’aurore. On n’y voit pas encore le soleil. L’aube, c’est la promesse de l’aurore, le point du jour, le jour en devenir. C’était aussi, au moyen-âge, un genre poétique à part entière (d’où l’aubade, à l’opposé de la sérénade), où l’on narrait la séparation des amants à l’approche de l’aurore – pour ne pas que le pire se produise. Cette aube n’a rien d’une aubaine, qui vient de l’ancien terme français désignant un étranger (le droit d’aubaine étant le droit d’un seigneur à récupérer les biens d’un étranger mort sur ses terres). En revanche, elle se lie étymologiquement au désir et au désastre, qui désignent l’un comme l’autre la disparition et la nostalgie des étoiles… L’aube, c’est ce déchirement qui permet malgré tout d’éviter le pire. Or, ce n’est pas ta vie qui s’est achevée à l’aube du 20 décembre : c’est ta souffrance, ton agonie, ton sentiment de déchéance. Si tu avais tenu plus longtemps, cela n’aurait pas ramené le jour, mais simplement prolongé ta nuit – non pas la nuit d’amour des amants de Vérone, mais la nuit noire, froide et glacée de l’hiver. Je n’ai aucun droit, aucun, de regretter que tu ne sois pas resté plus longtemps dans cette pseudo-vie. Et ce dernier chant du grillon, cette aube douce-amère où les amants se séparent, éperdus de chagrin mais n’ayant pas le choix, il commence à cheminer : les choses auraient pu être bien pires. J’aurais pu ne pas t’entendre, cette nuit-là, te retrouver mort le lendemain matin, après m’être réveillée heureuse que tu n’aies pas toussé et me demander maintenant si tu m’avais appelée, si tu t’étais demandé pourquoi je ne venais pas, si tu étais mort en te croyant seul. Tu aurais pu perdre peu à peu le contrôle de ton corps, de ton esprit – cela commençait, et cela te terrifiait. Cette aube que chante le grillon de ma cheminée, je commence à l’entrevoir. Comme à la fin du bouquin de Barbusse, dont le dernier chapitre s’appelle l’Aube : je suis encore dans la nuit, mais je me souviens maintenant que le soleil existe.

Ah mais non, ah mais non, c’est pas les grillons…

Tiens, voilà que je l’ai de nouveau dans la tête, cette fichue chanson, comme avant. Je vais me coucher, mon amour. C’est la nuit. Essaie de te glisser dans mes rêves. Même si je ne m’en souviens pas au réveil, ce n’est pas grave. Tu seras quand même là.